Quelles sont les racines des revendications écologistes d’extrême droite ? En France s’y mêlent des éléments d’anticapitalisme, la tradition libertarienne et un néosurvivalisme. Derrière la défense du vivant et la protection de la nature se cache surtout une écologie des populations.
Si le Front national/Rassemblement national ne s’intéresse guère à l’écologie que par électoralisme, ne prenant pas de mesures concrètes lorsqu’il accède au pouvoir, différents individus et structures ont développé ces dernières années un discours écologiste à l’extrême droite, tout en refusant l’étiquette « écolo » jugée disqualifiante.
Ce discours n’est pas nouveau en France ; il a des racines profondes. Il puise dans un romantisme politique faisant l’éloge d’une nature indomptée, et partage avec l’écologie de « gauche » une certaine volonté de décroissance. Mais il reprend aussi bon nombre des thématiques qui ont structuré la pensée conservatrice (rejet de la technique, organicisme identitaire, etc.). En outre, contrairement à ce qu’on pourrait croire, dans notre pays, la formalisation d’une pensée écologiste à l’extrême droite remonte moins à Barrès ou Pétain qu’à la Nouvelle Droite, via d’anciens SS français. Faire la généalogie de cette pensée, en rappelant le parcours de ceux qui contribuèrent à lui donner ses contours théoriques, jette un éclairage historique cru sur certaines manifestations contemporaines. (...)
Cette écologie aux assises identitaires (au sens idéologique du terme), n’a réellement commencé à être théorisée qu’à compter des années 1970. L’ancien SS français Maurice Martin (1920-2002), autodidacte usant de plusieurs pseudonymes – Robert Dun pour le plus connu, mais aussi Régis Soubeyran et Fernand Chabriat –, a soutenu une forme d’écologie radicale d’extrême droite, aux accents décroissants, dès le début des années 1970, en particulier dans une revue intitulée L’Or vert. Influencé par son expérience dans la SS, il a publié un grand nombre d’articles exaltant l’enracinement, le racialisme, l’antimatérialisme, le néopaganisme. En ce sens, il peut être considéré comme l’un des précurseurs de l’écologie identitaire, et surtout comme un passeur d’idées faisant le lien entre différentes générations : les anciens nazis, les militants des années 1970/1980 comme Pierre Vial, et ceux des années 2000, qui ont publié ses textes et articles, en particulier aux Éditions du Crève-Tabous. (...)
En 2010, Jean-Marie Le Pen considérait encore l’écologie comme un passe-temps de « bobo » : il est vrai qu’il se plaçait dans une tradition de libéralisme économique, voire d’ultralibéralisme. Aux journées d’été du FN en 2011, sa fille Marine, la nouvelle présidente frontiste, avait surtout insisté sur plusieurs thèmes classiques de l’extrême droite islamophobe : l’arrivée massive d’une population extra-européenne ; inassimilable du fait du nombre ; ayant une culture trop différente de celle des Européens, ce qui rendrait toute tentative d’intégration impossible.
L’intérêt du Front national pour l’écologie est donc très récent : son programme présidentiel de 2012 était quasiment silencieux sur cette question, contrairement à d’autres tendances de l’extrême droite, qui s’intéressent à l’écologie depuis la fin des années 1980, tels les nationalistes-révolutionnaires ou les néo-droitiers. Dans ce programme, le parti frontiste ne défendait qu’une forme de protection de la faune et de la flore, ainsi qu’une défense des paysages. Enfin, le FN se montrait sceptique vis-à-vis des énergies renouvelables.
Les dernières positions du FN, pourtant considérées comme écologistes par ses membres, vont à l’encontre des écologistes qui refusent l’exploitation du gaz de schiste. Dans le cas du FN, nous sommes plus dans le cadre de « l’écologie superficielle » (simple gestion des ressources naturelles) que dans « l’écologie profonde » (qui souhaite un changement de civilisation) : il s’agit plutôt d’une forme de développement durable, sans volonté de rupture civilisationnelle. Cette conception de l’écologie développée par le Front national est considérée comme une impasse par les écologistes d’extrême droite, car elle ne rompt pas avec le modèle productiviste issu des Lumières. Par ailleurs, l’idée d’une « écologie patriote » peut sembler étrange, et assez peu cohérente du point de vue doctrinal, car l’écologie est plutôt girondine, défendant et promouvant les particularismes régionaux et culturels. Il est enfin paradoxal que le FN défende à la fois l’écologie et les « Bonnets rouges » bretons qui se sont mobilisés en 2013 en Bretagne contre le projet d’écotaxe autoroutier, mais défendaient par ailleurs une agriculture productiviste. (...)
Derrière l’écologie, un discours identitaire
L’écologie d’extrême droite se décline en plusieurs thèmes. L’un des plus importants, largement conceptualisé par la Nouvelle Droite, est de concevoir les populations comme des groupes ethniques essentialisés se partageant des territoires qui leur seraient propres, une thématique aujourd’hui reprise par le Rassemblement national, après avoir été introduite par Hervé Juvin durant la campagne des élections européennes du printemps 2019. Celui-ci, élu député européen sur la liste de ce parti, est connu depuis le début des années 2010 pour ses positions sur l’écologie, l’identité et le localisme.
En ce sens, l’écologie d’extrême droite suppose une gestion des populations, essentialisante, régie par une mixophobie, c’est-à-dire un refus du métissage (physique ou culturel). Il s’agit de préserver les cultures et les diversités humaines, c’est-à-dire des identités qui seraient spécifiques. De ce fait, l’écologie ne consiste pas seulement à protéger les espèces animales, mais également à préserver la diversité des peuples… Cette peur du mélange est consubstantielle au différentialisme prôné. (...)
Cet ethnodifférentialisme peut aussi évoluer vers un système ségrégationniste, tout mélange ou même au simple contact entraînant une perte de la différence – voire vers une politique anti-immigrationniste, les immigrés extra-européens devant retourner « chez eux » pour retrouver « leurs racines », voire pour les plus racistes de ces ethnodifférentialistes, leur « environnement naturel ». Cet ethnodifférentialisme se fonde également sur l’idée selon laquelle il existerait des races humaines ayant leur propre genèse : ces groupes font la promotion de la thèse du polygénisme. En effet, l’extrême droite défend l’existence de différentes espèces humaines, elles-mêmes à l’origine des différentes cultures. (...)
Derrière le discours écologique, il y a une volonté affirmée de revenir à un monde fermé, enraciné, refusant la modernité. En ce sens, il s’agit bien d’un discours contre-révolutionnaire, mais qui trouve des réceptions indulgentes au sein de la mouvance écologique et de la décroissance. (...)