Contre les abus des pouvoirs, la presse et les médias ont été, pendant de longues décennies, dans le cadre démocratique, un recours des citoyens. En effet, les trois pouvoirs traditionnels — législatif, exécutif et judiciaire — peuvent faillir, se méprendre et commettre des erreurs. Beaucoup plus fréquemment, bien sûr, dans les Etats autoritaires et dictatoriaux, où le pouvoir politique demeure le responsable central de toutes les violations des droits humains et de toutes les censures contre les libertés.
Mais, dans les pays démocratiques aussi, de graves abus peuvent être commis, bien que les lois soient votées démocratiquement, que les gouvernements résultent du suffrage universel, et que la justice — en théorie — soit indépendante de l’exécutif. Par exemple, il arrive que celle-ci condamne un innocent (comment oublier l’affaire Dreyfus en France ?) ; que le Parlement vote des lois discriminatoires à l’égard de certaines catégories de la population (ce fut le cas aux Etats-Unis, durant plus d’un siècle, à l’encontre des Afro-Américains, et cela l’est aujourd’hui contre les ressortissants des pays musulmans en vertu du « Patriot Act ») ; que les gouvernements conduisent des politiques dont les conséquences se révéleront funestes pour tout un secteur de la société (c’est le cas à l’heure actuelle, dans de nombreux pays européens, à l’encontre des immigrés « sans papiers »).
Dans un tel contexte démocratique, les journalistes et les médias ont souvent considéré comme un devoir majeur de dénoncer ces violations des droits. Ils l’ont parfois payé très cher (...)
C’est pour cette raison que l’on a longtemps parlé du « quatrième pouvoir ». Ce « quatrième pouvoir » était en définitive, grâce au sens civique des médias et au courage de journalistes audacieux, celui dont disposaient les citoyens pour critiquer, repousser, contrecarrer, démocratiquement, des décisions illégales pouvant être iniques, injustes, et même criminelles, contre des personnes innocentes. C’était, on l’a souvent dit, la voix des sans-voix. (...)
à mesure que s’accélérait la mondialisation libérale, ce « quatrième pouvoir » a été vidé de son sens, il a perdu peu à peu sa fonction essentielle de contre-pouvoir. Cette choquante évidence s’impose en étudiant de près le fonctionnement de la globalisation, en observant comment un nouveau type de capitalisme a pris son essor, non plus simplement industriel mais surtout financier, bref un capitalisme de la spéculation. En cette phase de la mondialisation, nous assistons à un brutal affrontement entre le marché et l’Etat, le secteur privé et les services publics, l’individu et la société, l’intime et le collectif, l’égoïsme et la solidarité.
Le pouvoir véritable est désormais détenu par un faisceau de groupes économiques planétaires et d’entreprises globales dont le poids dans les affaires du monde apparaît parfois plus important que celui des gouvernements et des Etats. Ce sont eux les « nouveaux maîtres du monde » qui se rassemblent chaque année à Davos, dans le cadre du Forum économique mondial, et qui inspirent les politiques de la grande Trinité globalisatrice : Fonds monétaire international, Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce.
C’est dans ce cadre géoéconomique que s’est produite une métamorphose décisive dans le champ de médias de masse, au cœur même de leur texture industrielle. (...)
les groupes médiatiques possèdent désormais deux caractéristiques nouvelles : premièrement, ils s’occupent de tout ce qui relève de l’écrit, de tout ce qui relève de l’image, de tout ce qui relève du son, et diffusent cela au moyen des canaux les plus divers (presse écrite, radios, télévisions hertziennes, câble ou satellite, via Internet et par toutes sortes de réseaux numériques). Seconde caractéristique : ces groupes sont mondiaux, planétaires, globaux, et pas seulement nationaux ou locaux. (...)
Ces hyperentreprises contemporaines, par des mécanismes de concentration, s’emparent des secteurs médiatiques les plus divers dans de nombreux pays, dans tous les continents, et deviennent de la sorte, par leur poids économique et par leur importance idéologique, des acteurs centraux de la mondialisation libérale. La communication (étendue à l’informatique, l’électronique et la téléphonie) étant devenue l’industrie lourde de notre temps, ces grands groupes cherchent à élargir leur taille par d’incessantes acquisitions et font pression sur les gouvernements pour briser les lois limitant les concentrations ou empêchant la constitution de monopoles ou de duopoles (...)
Quand, le cas échéant, ils peuvent constituer un « quatrième pouvoir », celui-ci s’ajoute aux autres pouvoirs existants — politique et économique — pour écraser à son tour, comme pouvoir supplémentaire, comme pouvoir médiatique, les citoyens.
La question civique qui nous est donc désormais posée est celle-ci : comment réagir ? Comment se défendre ? Comment résister à l’offensive de ce nouveau pouvoir qui a, en quelque sorte, trahi les citoyens et est passé avec armes et bagages à l’ennemi ?
Une force civique citoyenne
Il faut, tout simplement, créer un « cinquième pouvoir ». Un « cinquième pouvoir » qui nous permette d’opposer une force civique citoyenne à la nouvelle coalition des dominants. Un « cinquième pouvoir » dont la fonction serait de dénoncer le superpouvoir des médias, des grands groupes médiatiques, complices et diffuseurs de la globalisation libérale. Ces médias qui, dans certaines circonstances, ont non seulement cessé de défendre les citoyens, mais qui agissent parfois contre le peuple dans son ensemble. (...)
Aux pouvoirs de l’oligarchie traditionnelle et à ceux de la réaction classique s’ajoutent désormais les pouvoirs médiatiques. Ensemble — et au nom de la liberté d’expression ! —, ils s’attaquent aux programmes qui défendent les intérêts de la majorité de la population. Telle est la façade médiatique de la globalisation. Elle révèle de la façon la plus claire, la plus évidente, et la plus caricaturale l’idéologie de la mondialisation libérale.
Médias de masse et mondialisation libérale sont intimement liés. C’est pourquoi il semble urgent de développer une réflexion sur la manière dont les citoyens peuvent exiger des grands médias davantage d’éthique, de vérité, de respect d’une déontologie qui permette aux journalistes d’agir en fonction de leur conscience, et non en fonction des intérêts des groupes, des entreprises et des patrons qui les emploient.
Dans la nouvelle guerre idéologique qu’impose la mondialisation, les médias sont utilisés comme une arme de combat. (...)
chacun constate que, comme la nourriture, l’information est contaminée. Elle nous empoisonne l’esprit, nous pollue le cerveau, nous manipule, nous intoxique, elle tente d’instiller dans notre inconscient des idées qui ne sont pas les nôtres. C’est pourquoi il est nécessaire d’élaborer ce qu’on pourrait appeler une « écologie de l’information ». Afin de nettoyer, de décrasser l’information de la « marée noire » des mensonges. (...)
C’est pourquoi nous avons proposé la création de l’Observatoire international des médias (en anglais : Media Watch Global). Pour disposer enfin d’une arme civique, pacifique, dont pourront se servir les citoyens afin de s’opposer au nouveau superpouvoir des grands médias de masse. Cet observatoire est une expression du mouvement social planétaire rassemblé à Porto Alegre (Brésil). En pleine offensive de la globalisation libérale, il exprime la préoccupation de tous les citoyens devant la nouvelle arrogance des industries géantes de la communication. (...)
La force de cette association est avant tout morale : elle réprimande en se fondant sur l’éthique et sanctionne les fautes d’honnêteté médiatique au moyen de rapports et d’études qu’elle élabore, publie et diffuse.
L’Observatoire international des médias constitue un indispensable contrepoids à l’excès de pouvoir des grands groupes médiatiques qui imposent, en matière d’information, une seule logique — celle du marché — et une unique idéologie — la pensée néolibérale. Cette association internationale souhaite exercer une responsabilité collective, au nom de l’intérêt supérieur de la société et du droit des citoyens à être bien informés. (...)
L’Observatoire rassemble trois sortes de membres, disposant de droits identiques : 1) des journalistes professionnels ou occasionnels, actifs ou retraités, de tous les médias, centraux ou alternatifs ; 2) des universitaires et chercheurs de toutes disciplines, et plus particulièrement des spécialistes des médias, car l’Université, dans le contexte actuel, demeure l’un des rares lieux encore partiellement protégés contre les ambitions totalitaires du marché ; 3) des usagers des médias, citoyens ordinaires et personnalités connues pour leur stature morale...
Pour une information non contaminée (...)
L ’Observatoire international des médias considère que la liberté absolue des médias, réclamée à cor et à cri par les patrons des grands groupes de communication mondiaux, ne saurait s’exercer aux dépens de la liberté de tous les citoyens. (...)
Les globalisateurs avaient déclaré que le XXIe siècle serait celui des entreprises globales ; l’association Media Watch Global affirme que ce sera le siècle où la communication et l’information appartiendront enfin à tous les citoyens.