Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Blogs de Médiapart
Le langage est-il un instrument de domination ?
F.Bernard et Héloïse Facon, professeures de philosophie en lycée (...)
Article mis en ligne le 14 août 2020
dernière modification le 13 août 2020

Les règles de la langue ne nous apparaissent pas comme des instruments de domination car nous les avons apprises dès l’enfance. Cependant, d’où viennent ces règles ? Qui les édicte ? Une connaissance de l’histoire de la langue française concernant la question du genre permet de comprendre en quoi le langage peut être un instrument de domination, mais aussi d’émancipation.

Le langage peut être défini comme la capacité universelle d’utiliser et de créer un système de signes permettant d’exprimer des pensées et de transmettre un message. Il est donc bien au premier abord un instrument : le moyen par lequel nous allons nous exprimer et communiquer avec autrui. Cependant, lorsque nous l’utilisons, nous n’avons pas l’impression d’être dans un rapport de domination, de dominer ou d’être dominé.e par quiconque ni par un système d’oppressions. Pourtant, le langage et son utilisation dans la parole sont bien soumis à des règles. (...)

I) La langue reflète la domination masculine présente dans notre société.

A) Comment prendre conscience du sexisme dans la langue française  ?
(...)

B) Pourquoi la langue française est-elle sexiste ?

C’est le résultat d’une décision politique consciente. La langue française n’a pas toujours été sexiste. C’est l’Académie française qui a décidé de masculiniser la langue. Avec la création de l’Académie française par Richelieu en 1635, il s’agit de standardiser le français, d’inventer une norme unique. Sur le terrain idéologique, cela correspond à une période de guerre contre les femmes, qui s’est menée aussi le terrain de la langue. Eliane Viennot parle d’un processus de masculinisation du français entre le XVIIème et le XIXème siècles. Cette volonté d’exclusion des femmes a pris des formes concrètes, par exemple l’adoption de quotas pour limiter leur présence. Par exemple, au XVIIIème siècle, l’académie de peinture et de sculpture n’acceptait que quatre femmes dans ses rangs. L’Académie française n’accueillera ainsi sa première femme, Marguerite Yourcenar, qu’en 1980, citée comme “romancier”. On peut faire une rapide chronologie de cette exclusion des femmes dans les différents aspects de la langue française.

1/ La masculinisation des règles d’orthographe et de grammaire

Le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin. La règle de grammaire “le masculin l’emporte sur le féminin” a longtemps coexisté avec d’autres règles. Jusqu’au XVIIème siècle, il y avait plusieurs règles d’accord en concurrence
(...)

En 1647, douze ans après la création de l’Académie française, un de ses membres, Claude Favre de Vaugelas, préconise que le masculin l’emporte en grammaire au motif que « le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble » (...)

Ce sont des raisons politiques et non linguistiques qui ont justifié cette évolution de l’exclusion des termes féminins. Eliane Viennot écrit en effet : « Fermer l’université aux femmes, c’était fermer les professions prestigieuses qui dépendaient de diplômes universitaires. Il n’y a pas besoin de porter la guerre sur la question du nom, il suffit d’empêcher les femmes de devenir avocate, médecin, etc. Par contre, on n’a jamais pu empêcher une femme d’être autrice, il n’y a pas de règlement, il n’y a pas de diplômes pour devenir peintre, peintresse comme on disait à l’époque. [...] Sur ces professions, où ils ne pouvaient pas empêcher les femmes d’arriver par règlement, il y a eu une bagarre linguistique qui a été mise en place »9.
Ne pas donner les outils pour nommer les femmes, c’est un moyen de contribuer à la domination masculine.
(...)

3/ Quel est l’homme derrière “l’homme” ?11

Le mot “homme” est supposé inclure les femmes dans la langue française. Mais ce mot n’est pas l’équivalent de l’homo latin, qui voulait dire « être humain » (dans cette langue, le mâle humain se disait vir) ; dès le Moyen-Âge, il avait pris le sens de « mâle humain adulte ». 
C’est l’Académie française qui l’a défini comme signifiant « les deux sexes » dès son premier Dictionnaire (1694), en contradiction absolue avec les usages de son temps, dans le cadre de ses efforts pour accroitre toujours davantage la puissance du masculin.
(...)

« Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc., on ne dit pas professeuse, graveuse, compositrice, traductrice, etc. mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions. » (Louis-Nicolas Bescherelle, Grammaire nationale, 1834) 
Ils ne font pas la guerre au féminin “boulangère” ou “servante”, mais seulement aux activités qu’ils considèrent être leur chasse gardée. Les métiers moins valorisés socialement n’ont jamais été privés de leur féminin lorsqu’ils en avaient.
(...)

Des règles et un lexique non sexistes ?

Exercice à faire faire aux élèves : proposer, en groupe, des règles d’orthographe et/ou des néologismes qui permettraient de rendre la langue française moins sexiste. 
(...)

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes a réalisé un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotypes de sexe (signé par le ministère de l’éducation nationale). Il propose 10 recommandations pour une communication égalitaire. Nous en sélectionnons quelques-unes :
(...)

Il est important de dissocier « la Femme » (le fantasme, le mythe, qui correspondent à des images stéréotypées et réductrices telles que la figure de « l’Arabe » ou du « Juif ») et « les femmes », qui sont des personnes réelles, aux identités plurielles, et représentatives d’un groupe hétérogène. « La Femme » est une représentation mentale produite par la société : l’expression suggère que toutes les femmes partagent nécessairement des qualités propres à leur sexe (douceur, dévouement, charme, maternité…). (...)