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Le retour de bâillon
par Alain Garrigou, 28 janvier 2016
Article mis en ligne le 31 janvier 2016

On croyait qu’à gauche, on était d’autant plus sensible à la liberté d’expression qu’on considérait comme sien le combat multiséculaire pour la faire triompher. Il semble bien que cet enthousiasme ait molli, comme si le rappel du mythe suffisait à prouver un mérite définitif. Alors que la liberté d’expression recule dangereusement, en France et pas seulement dans une lointaine contrée, le silence répond, pathétique. Je ne veux pas parler des polémiques parfois assourdissantes qui défraient l’actualité mais de libertés élémentaires, si petites qu’elles n’attirent pas beaucoup l’attention. La menace prend d’autres formes, plus subtiles et, une fois encore, habitué à reprendre les vieux et bruyants combats, on est souvent aveugle aux nouvelles formes que prennent les menaces. Il faut donc les exposer.

(...) Plus subtils et plus diffus que les états d’urgence ou les décisions politiques autoritaires, les attaques judiciaires ne font pas les colonnes de la presse. Quotidiennes, il en vient chaque jour de nouvelles. Quotidiennes, elles occupent le temps des tribunaux et des cabinets d’avocats. Quotidiennes, elles occupent le temps et les soucis des citoyens qui en sont les cibles. Elles sont d’autant plus banales qu’elles paraissent relever de la vie privée, celle dont on hésite à parler de peur d’être indiscret ou superficiel. Des faits divers sans importance. Sans signification. Pas sûr, même si on les prend individuellement. Dans leur succession et leur accumulation, on ne peut plus être dupe. Là se joue bien l’avenir de notre liberté d’expression. Au présent déjà. (...)

Je n’étais en effet pas arrivé au bout de l’affaire qui m’opposait à Patrick Buisson depuis novembre 2009 que je recevais un appel de la police judiciaire pour savoir si j’étais bien l’auteur de l’article « La deuxième mort de l’Ifop » dans lequel je mettais en cause le financement de sondages politiques par des entreprises commerciales, en l’occurrence, le financement du baromètre Ifop par l’entreprise de conseil fiscal Fiducial — dont je signalais les « affinités idéologiques » de son patron avec l’extrême droite. Comme je l’aurais d’ailleurs fait de toute autre affinité. J’en étais bien l’auteur en même temps que le responsable de l’Observatoire des sondages (site hébergé par Le Monde Diplomatique).

Je fus donc directement mis en examen selon la procédure de plainte avec constitution de partie civile. Brutal. (...)

Coût de la défense de l’intérêt général : plus de 4 000 euros de ma poche, du temps et des ennuis. Et une certaine tristesse devant un jugement qui est justifié par un motif dont j’ai du mal à comprendre la logique juridique et intellectuelle : les parties civiles sont en quelque sorte excusées du recours abusif parce qu’elles « ont pu se méprendre sur la portée de leur plainte ». Pas flatteur pour une entreprise de conseil fiscal. Mais celle-ci obtient l’essentiel, comme son avocat a pu l’exprimer dans une très courte plaidoirie en affirmant que si son client était condamné à des dommages et intérêts, « on ne pourrait plus faire de procès ». Le business de la liberté de poursuivre peut continuer.

J’ai décidé de suspendre l’Observatoire des sondages pour exposer l’erreur judiciaire. Et montrer aussi comment le fonctionnement concret du système judiciaire favorise une telle erreur. Le terrain de la jurisprudence a ses limites tant que des juges n’osent pas. Contrairement à d’autres. (...)