Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Reporterre
Le rêve de M. Macron : franchir le mur écologique par la numérisation intégrale
Article mis en ligne le 18 mars 2021
dernière modification le 17 mars 2021

« On va continuer à innover et à accélérer », répète M. Macron. L’auteur de cette tribune dénonce la « grande illusion de la dématérialisation, qui ne permettra jamais à nos sociétés de freiner leur course à l’abîme ». Et s’insurge contre le parti pris des technobéats aussi erroné qu’effrayant.

Parmi les prises de parole récentes du président de la République, une des plus lourdes de signification a largement échappé aux commentateurs : ses déclarations, en visioconférence, dans le cadre du Forum de Davos [1], le 26 janvier 2021. Dans cet échange avec le directeur du dit Forum, Klaus Schwab, Emmanuel Macron dit des choses assez banales dans sa bouche et ne fait pas de provocation particulière. Mais l’agencement de son discours, ses sous-entendus et ses accents sont très éclairants sur la position que s’efforce de tenir l’oligarchie occidentale, dans la séquence accélérationniste du Covid-19 que nous traversons depuis un an.

Le début de l’intervention de Macron relève de la plus pure doctrine sociale libérale : une adhésion sans réserve au capitalisme de concurrence mondialisée, mâtinée d’une inquiétude compassée pour les dégâts sociaux et écologiques que cette économie occasionne (...)

Il égrène ensuite ses solutions typiques de la « troisième voie » : responsabilité sociale et environnementale des entreprises, création de nouveaux indicateurs managériaux et financiers mesurant les conséquences écologiques des activités industrielles, multiplication des accords internationaux de type COP21… (...)

Tout ce vernis saute quand Klaus Schwab lance le président sur le sujet de la Quatrième Révolution industrielle [2] : « Comment voyez-vous l’impact de la puissance de l’écosystème numérique sur tout ce que vous avez dit ? » Réponse :

Nous sommes au début de plusieurs révolutions technologiques qui nous font complètement changer de dimension. On a la révolution de l’intelligence artificielle, qui va totalement changer la productivité et même aller au-delà du pensable dans énormément de verticaux, de l’industrie à la santé en passant à l’espace. À côté de la révolution de l’intelligence artificielle, il y en a une deuxième qui pour moi est totalement fondamentale qui est celle du quantique, qui va là aussi, par la puissance de calcul et la capacité d’innovation, profondément changer notre industrie […]. Le mariage de tout ça fait que nous allons rentrer dans une ère d’accélération de l’innovation, de rupture très profonde d’innovation et donc de capacités à commoditiser certaines industries et créer de la valeur très vite. Par rapport à ce que j’ai dit, qu’est-ce que cela a comme impact ? Un, on va continuer à innover et à accélérer. C’est sûr. Deux, il y aura des impacts en termes d’ajustements sociaux et il faut les penser dès maintenant […] le sujet des inégalités sociales va être encore plus prégnant [...]. Trois, tout cela a des impacts en termes démocratiques qui sont massifs. Et donc, si vous voulez, pour moi, ces innovations vont être des accélérateurs de nos problèmes sur le plan social et démocratique. »

L’aveu est de taille : oui, les sauts technologiques en cours vont considérablement aggraver les inégalités économiques, par la mise au chômage et la précarisation définitive de centaines de millions de personnes, partout dans le monde. Et oui, les oligarchies s’attendent à des difficultés pour gouverner des sociétés aussi inégalitaires, comme l’a montré « l’expérience américaine des dernières semaines » selon les termes de M. Macron — on sait qu’il a comparé l’émeute du Capitole de début janvier au mouvement des Gilets jaunes. Comment justifier, alors, de s’engager tout de même « à fond » dans cette voie, porteuse de tant de problèmes insolubles ? (...)

Que nous explique le télé-évangéliste de l’Élysée ? Il y a bien un mur écologique qui se dresse devant nos sociétés industrialisées, mais ce sont précisément les innovations de la Quatrième Révolution industrielle qui vont permettre de le sauter (...)

Rappelons ce qui fait figure de raisonnement justifiant ce parti pris effrayant : la numérisation intégrale de la vie personnelle et sociale doit permettre une rationalisation des dépenses d’énergie, une limitation à juste ce qu’il faut de pollutions et de destructions, un arrêt des gaspillages. Des capteurs partout dans les maisons, les rues et les usines ; des applications de smartphone pour chaque geste du quotidien ; de l’intelligence artificielle et du calcul quantique pour gérer l’ensemble de nos activités, de nos interactions et de leurs conséquences — dans l’atmosphère, l’eau, les sols, dans nos corps aussi. Voilà enfin, aux yeux des extrémistes du centre que sont Macron et Schwab, de quoi accéder à la maîtrise de cette société de masse mondialisée, jusqu’ici ingérable. Enfin... « je l’espère, je le crois possible », nous dit le président, possédé par la foi.

Or, qu’est-ce qui pousse à l’espérer, à le croire ? Rien. (...)

On imagine qu’un Macron et un Schwab (on peut remplacer par Elon Musk, Bill Gates, Éric Schmidt...) ne lisent pas les précieux articles de Reporterre documentant les dégâts écologiques effectifs ou à venir de la 5G, de la voiture automatique ou de la production en masse d’hydrogène par électrolyse. Mais peuvent-ils (eux et leurs conseillers) ignorer les avertissements lancés de l’intérieur de la technocratie, tels que les rapports sus-mentionnés ? Et qu’ont-ils alors vraiment en tête quand ils clament qu’il faut continuer d’y « aller à fond » ? Double pensée ? Pulsion suicidaire ? Cynisme plus ou moins eugéniste (survivra qui pourra) ? En tous cas : volonté de puissance, quoi qu’il en coûte.