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Le sécularisme, ou la version indienne de la laïcité
Article mis en ligne le 7 avril 2014
dernière modification le 2 avril 2014

Rajeev Bhargava, spécialiste de philosophie politique, est l’un des plus éminents exégètes de la Constitution indienne. Il offre ici une analyse très fine de ce que signifie le « sécularisme » dans le contexte indien. Cet anglicisme est inévitable puisque la notion de laïcité, qui évoque une séparation stricte de l’État et de la religion, est bien distincte du sécularisme indien, que l’on peut résumer par l’égale bienveillance de l’État à l’égard de toutes les religions.

Au moment de son indépendance, l’Inde a hérité d’un rapport pervers entre majorité et minorité – un réseau malsain de relations névrotiques tissé entre certains membres des deux communautés, hindoue et musulmane, qui les conduit vers une existence toujours plus séparée, exagère les différences entre elles et empêche les réformes religieuses internes. Ce rapport pervers a présidé à la partition du sous-continent et, en donnant naissance à un nationalisme hindou de plus en plus militant et extrémiste, a provoqué la mort de Gandhi.

Cependant, malgré cette période de grande agitation politique souvent maculée de sang, l’Inde est parvenue à instituer une Constitution séculariste pourvue d’un ensemble de droits fondamentaux, y compris des droits religieux et culturels pour les minorités.

Dans ce qui suit, je décris les principales caractéristiques du sécularisme indien, puis j’examine dans quelle mesure l’Inde est véritablement séculariste. (...)

Il est vrai que l’absence de réforme du droit personnel musulman est un échec auquel il faut remédier, mais sur des bases correctement comprises. Il faut que toute la lumière soit faite sur les raisons de cette absence d’intervention de l’État dans le droit personnel musulman.

Un autre problème provient de la stratégie des hindous ultra-nationalistes qui ont lentement transformé le sens du terme de sécularisme pour qu’il en vienne à désigner l’idéologie d’un État doté d’une religion instituée. Comment ont-ils réussi cela ? D’abord, en assimilant la théocratie à des États qui ont une religion établie et en opposant de façon binaire la théocratie au sécularisme. En disant qu’ils ne souhaitent pas que l’État soit gouverné par une classe de prêtres selon des lois établies par une divinité, mais plutôt par une classe politique selon des lois établies par le peuple, ils prétendent qu’ils sont en faveur d’un État séculariste. Un État non-théocratique, affirment-ils, est un État qui se sépare de la religion et qui est donc séculariste. Mais il ne suffit pas qu’un État ne soit pas théocratique pour qu’il soit séculariste. Il peut reconnaître formellement une certaine religion et donc l’instituer. Les ultra-nationalistes hindous ne sont peut-être pas théocratiques, mais ils ne sont pas sécularistes car ils soutiennent une alliance de fait de l’État avec la foi et les traditions d’une communauté religieuse particulière. (...)