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Mediapart
« Le système électoral représente de moins en moins les Français »
Article mis en ligne le 27 avril 2022

Dans cet entretien, la politiste Camille Bedock explique que nos institutions sont mal adaptées aux rapports de force électoraux consacrés par l’élection présidentielle de 2022. Elle relève la difficulté des élites politiques à prendre en compte la demande sociale d’un pouvoir partagé.

C’est la deuxième fois consécutive que la gauche est écartée du second tour de l’élection présidentielle et que l’extrême droite y est éliminée. Emmanuel Macron pourrait à nouveau exercer seul le pouvoir national, alors que son socle électoral au premier tour n’était supérieur à aucun de ces deux camps, et que les voix qui l’ont élu au second ne représentent que 38,5 % des personnes inscrites.

« Le président réélu va retrouver un pays frustré, divisé et troublé à l’aube d’un second quinquennat incertain », résumait l’ancien premier ministre Lionel Jospin, lundi 25 avril, au Parisien. Y a-t-il quelque chose de pourri dans notre système représentatif ? Si oui, depuis quand ? Et surtout : est-il possible d’y remédier ? Mediapart s’est entretenu avec Camille Bedock, chercheuse en sciences politiques au CNRS et à Sciences Po Bordeaux. (...)

Camille Bedock : Le système électoral français, avec le mode de scrutin à deux tours, a pour vertu de permettre la formation d’un gouvernement durable. La contrepartie, c’est qu’il est de moins en moins capable de représenter les Français.

Depuis 2002, ce phénomène est très visible aux élections législatives qui se sont succédé, lors desquelles les résultats ont systématiquement amplifié les rapports de force établis au premier tour. On constate une déformation importante entre les suffrages exprimés par les électeurs et leur transformation en sièges à l’Assemblée nationale.

Désormais, cette déformation est exacerbée par le fait que le pays est divisé en trois pôles de tailles égales, dont seul l’un d’eux finit par concentrer les pouvoirs. Même si l’on adoptait un mode de scrutin proportionnel, le jeu entre ces trois pôles serait compliqué, car l’émergence d’un gouvernement n’aurait rien d’aisé. (...)

le système français repose sur des institutions « distorsives », mais sa seule vertu, à savoir former facilement un gouvernement durable, n’est même pas plébiscitée par la population. Dans certaines enquêtes d’opinion, on trouve ainsi une majorité de personnes qui affirment souhaiter une cohabitation.

Pour résoudre cette « distorsion » entre les préférences de l’électorat et la manière dont elles sont traduites par le système politique, la proportionnelle est-elle le meilleur moyen ?

À titre personnel, c’est le mode de scrutin que j’estime le plus juste en termes politiques, voire moraux. Il déjoue la distorsion entre les voix et les sièges, et permet de mieux absorber les évolutions des préférences de l’électorat et du système partisan, au sein du Parlement, voire du gouvernement (même si la proportionnelle n’empêche pas que certaines forces soient durablement écartées de l’exécutif).

Il existe tout de même un risque, si la proportionnelle est introduite avec le rapport de force actuel, que certains la délégitiment en raison de la difficulté à trouver une majorité gouvernementale. Non seulement le jeu politique est organisé autour de trois pôles, mais surtout, ceux-ci ne souhaitent pas gouverner ensemble. On risquerait donc une situation d’ingouvernabilité, jusqu’à ce que les frontières des différents pôles se reconfigurent peu à peu.

Ce ne serait cependant pas une situation extraordinaire. On l’a connue à la suite de la grande crise économique de 2008, dans de nombreux États où les systèmes partisans, entrés dans des phases de turbulence inédites, se sont révélés plus difficilement gouvernables. Un autre problème réside dans le fait que la proportionnelle suppose des partis structurés pour négocier correctement, à travers des responsables légitimes. Or la plupart de nos partis sont devenus faibles, sans ancrage réel dans la société. (...)

La proportionnelle implique nécessairement des compromis. Avec un tel mode de scrutin, effectivement, La France insoumise ne pourrait pas appliquer l’entièreté de son programme. Mais je rappelle qu’avec le système actuel, c’est le pouvoir macronien qui pourrait exercer seul le pouvoir, et que c’est l’extrême droite qui pourrait le faire en 2027.

Par ailleurs, il y a une vraie demande sociale de contre-pouvoirs, qui nourrit des propositions allant au-delà de la proportionnelle. On le perçoit dans des sondages, mais aussi dans des entretiens qualitatifs que l’on fait en recherche, et dans les mouvements sociaux. De ce point de vue le référendum d’initiative citoyenne (RIC) défendu par les « gilets jaunes » ne l’était pas tant dans une optique de démocratie directe permanente, que comme un outil de « rééquilibrage » par rapport au pouvoir accumulé par les représentants. (...)