Dans un tweet, le préfet de l’Hérault a déclaré vouloir « en finir avec la délinquance des SDF étrangers » à Montpellier, affirmant que les CRS « ne les lâcheraient pas ». Une stigmatisation assumée, dans la lignée de la politique prônée par Gérald Darmanin envers les « délinquants étrangers ».
Aussitôt publié, le communiqué a été effacé des réseaux sociaux hier. Dans un tweet doublé d’une publication Facebook, le préfet de l’Hérault, Hugues Moutouh, s’était empressé de réagir à un article du quotidien Midi libre annonçant l’agression de plusieurs passagers d’un train TER par un « déséquilibré », en gare de Montpellier. La veille, il se targuait de suivre les policiers de la direction départementale de la sécurité publique et les CRS chargés de la lutte contre l’insécurité, en patrouille au centre-ville. (...)
« Je veux en finir avec la délinquance des SDF étrangers à Montpellier. Depuis le mois d’août, nous en avons arrêté 104, majoritairement des Algériens et des Marocains. Ils sont en grande partie responsables des vols et violences avec armes à Montpellier, a-t-il déclaré. Nous serons intraitables avec eux. J’ai donné instruction aux CRS qui patrouillent en ville de ne pas les lâcher. Ces personnes ne sont pas les bienvenues ici. »
Des propos stigmatisants à l’égard de la communauté maghrébine et théorisant une forme de harcèlement policier, sans qu’on ne comprenne bien qui sont ces « SDF étrangers », ni même s’ils ont déjà fait l’objet d’une condamnation par le passé. Ces propos s’inscrivent aussi dans un contexte où Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur, n’a cessé de diaboliser les « délinquants étrangers », qu’il souhaite voir expulsés plus facilement du territoire français. La future loi « Asile et immigration », prévue début 2023, devrait aller en ce sens. (...)
Sans surprise, plusieurs élus du Rassemblement national se sont rapidement réjouis des déclarations du préfet (...)
Le maire de Béziers, Robert Ménard, lui a apporté un « soutien total ». (...)
Nathalie Oziol, députée La France insoumise de l’Hérault, a de son côté pointé une « darmanisation du préfet ».
Pour les associations d’aide aux migrant·es, les méthodes du préfet Moutouh sont graves et ne résolvent rien (...)
Sollicitée, la préfecture de l’Hérault n’a pas souhaité faire de commentaires.
Le procureur de Montpellier, lui, assume de ne pas partager « la même approche » que le préfet : « Je suis sur une logique de traitement individualisé de la délinquance, au long cours. Je ne catégorise pas les gens, ni comme SDF, ni selon leur origine, même si nous disposons de la nationalité des auteurs », indique-t-il à Mediapart. Il lui faudrait, pour comparer ses données avec celles de la préfecture – sans doute issues des statistiques policières d’interpellation et non de condamnation –, « mettre un fonctionnaire à plein temps », ce qu’il ne compte pas faire.
Fabrice Belargent dit aussi avoir observé, au cours des derniers mois à Montpellier, « un très fort taux de port d’armes blanches » et davantage d’agressions « violentes et gratuites sur la voie publique », avec des profils de « troubles psychologiques importants ». L’agresseur du TER, contre lequel réagissait Hugues Moutouh dans son tweet, a justement été hospitalisé d’office après son interpellation.
Sur la question spécifique des mineurs non accompagnés (MNA), qui revient régulièrement à Montpellier pour être associée à la délinquance, le procureur indique avoir « identifié un phénomène » spécifique à la ville et ajoute que « 10 % des MNA posent problème en matière de délinquance ». « Des gamins en déshérence », alors que la plupart « ont plutôt la volonté de s’intégrer ».
« Ce n’est malheureusement pas nouveau chez lui »
Une situation « compliquée », selon Thierry Lerch, également membre de Réseau éducation sans frontières (RESF), qui rappelle que les MNA, notamment algériens et marocains, sont en décrochage familial dans leur pays d’origine. « Ils échappent à l’Aide sociale à l’enfance et aux associations, et sont souvent récupérés par des réseaux mafieux. Ils sont dans une misère noire, face à laquelle il faudrait une politique de réinsertion avec la protection judiciaire de la jeunesse et un vrai projet éducatif. »
« Les mineurs étrangers qu’on suit et qui obtiennent le bac avec mention, on n’en entend jamais parler, regrette une militante qui suit depuis longtemps le sujet des MNA dans l’Hérault. Les propos du préfet sont un véritable scandale car ils alimentent encore davantage le racisme et l’idéologie de l’extrême droite. Ils ne sont pas à la hauteur de ce qu’on attend d’un représentant de l’État, c’est-à-dire l’exemplarité. Mais ce n’est malheureusement pas nouveau chez lui. » (...)
Pour Christian Paillard, président de la Ligue des droits de l’homme à Montpellier, les déclarations du préfet sont « inadmissibles » et reflètent « la radicalisation de certains vers les idées d’extrême droite », faisant le lien direct entre « immigrés et insécurité ». « Depuis qu’il a été nommé préfet, il enchaîne les démonstrations de force. Il n’en est pas à son premier coup : il avait déjà stigmatisé les Roms ou fait arrêter huit sans-papiers membres d’un collectif à la gare de Montpellier, alors qu’ils venaient participer au sommet Afrique-France. »
Hugues Moutouh n’en est effectivement pas à sa première faute. (...)
Mais au-delà d’un verbe décomplexé, depuis qu’il est à la tête de la préfecture de l’Hérault, l’homme a tendance à débiter ses communiqués à la hâte. Comme le 4 octobre 2021, lorsqu’il rappelle que le port du voile intégral est interdit dans l’espace public, justifiant son communiqué par le fait que « plusieurs jeunes femmes ont été récemment aperçues dans le centre-ville [de Montpellier] », sans plus de précision.
Ou quand il menace la militante féministe Anna Toumazoff d’une action en justice pour avoir dénoncé la façon dont certaines femmes victimes de viol avaient été traitées dans un commissariat de la ville. Peu après, Gérald Darmanin demandera l’ouverture d’une enquête…
Pourtant, Montpellier n’est pas un coup d’essai. Quand il était encore préfet de la Drôme, juste avant d’être affecté dans l’Hérault, Hugues Moutouh avait déjà fait preuve de réactions procédurières et épidermiques. (...)
En bref, si Hugues Moutouh, un fana des sports de combat qui a baptisé son chien Poutine, a fait de la sécurité, de la lutte contre la délinquance et contre le « séparatisme » ses principaux chevaux de bataille, la communication rapide est l’un de ses modes d’action favoris. Dans la droite lignée de Nicolas Sarkozy, son principal mentor, en somme.
Dès juin 2005, il est en effet l’un de ses conseillers techniques au ministère de l’intérieur, pile au moment où Sarkozy s’apprête à faire entrer durablement le mot « kärcher » dans le vocabulaire politique français. (...)
Alors qu’il commande une étude sur la faible proportion de joueurs français dans les clubs de football de l’Hexagone auprès du cabinet d’avocats d’affaires Clifford Chance, il ne s’encombre d’aucune publication ni mise en concurrence préalables. Une entorse au Code des marchés publics. Interrogé quatre ans plus tard par Mediapart, alors qu’il s’est reconverti dans un cabinet d’avocats d’affaires, l’homme s’était justifié, sans rire, en invoquant « l’urgence ». Cet épisode lui a valu, en 2011, une condamnation de la Cour de discipline budgétaire.
C’est dommage d’avoir supprimé ce tweet, @Prefet34. Au moins, la politique de l’État y était clairement exprimée.
Par ailleurs, vu les nombreux signalements pour violences policières, notamment à Montpellier, on sait ce que « intraitables » et « ne pas les lâcher » veulent dire. pic.twitter.com/yLgLIgFWSB
— Sihame Assbague (@s_assbague) September 29, 2022