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l’Echo
"Les femmes sont toutes soumises, à des degrés divers"
Interview par Simon Brunfaut
Article mis en ligne le 13 mai 2019
dernière modification le 12 mai 2019

Inspirée par l’œuvre de Simone de Beauvoir, Manon Garcia est une jeune philosophe française féministe, professeure à l’Université de Chicago. Dans son ouvrage On ne naît pas soumise, on le devient, elle aborde la question de la soumission de la femme, un véritable tabou philosophique selon elle.

Vous dites que la soumission de la femme est moins visible qu’invisible…

(...)

A priori, la figure type de la femme soumise, c’est la femme voilée, la femme battue, l’autre femme, en somme. Or, il y a plein de conduites de femmes au quotidien qui relèvent de la soumission : l’obsession de la minceur, de la beauté, le fait de se sentir obligée d’être gentille, souriante, serviable, etc.

Il y a une familiarité entre toutes ces expériences. Dans une société patriarcale, les femmes sont toutes soumises, à des degrés divers. La soumission ne doit pas se comprendre uniquement sur le modèle du "oui" ou du "non". (...)

Comment définissez-vous ce pouvoir qui s’exerce sur les femmes et qui semble se distinguer de la domination au sens classique ?

Il ne suffit pas, pour comprendre la domination, d’étudier seulement les actions de celui qui domine. Pour que la domination fonctionne, il faut aussi que les dominé.e.s ne résistent pas activement à cette domination. Quand on s’intéresse aux rapports sociaux entre les hommes et les femmes, on comprend que la soumission des femmes est la soumission à des hommes particuliers, mais aussi à l’ordre patriarcal de la société.

On peut se soumettre à l’homme avec qui on vit — quand bien même il ne nous le demande pas — par effet de l’ordre patriarcal. À ce niveau, il y a clairement un privilège de l’ordre masculin. Sans l’exercer concrètement, le pouvoir existe.

De nombreux hommes ne cherchent pas à dominer, mais la domination masculine est une structure sociale qui crée un certain nombre de normes. Ces normes font par exemple que les femmes se sentent toujours coupables. En réalité, ce n’est pas possible de tout conjuguer : être une mère idéale, avoir du succès au travail, être une bonne cuisinière et avoir un corps parfait. La soumission féminine est la tentative de se plier à un modèle qui est, en réalité, inatteignable.

Vous montrez que, paradoxalement, les femmes peuvent tirer un avantage à la soumission… (...)

La femme qui joue le jeu de la soumission à 100% est vue comme une potiche. Mais si une femme joue le jeu de la féminité, elle est en quelque sorte validée socialement alors qu’elle est punie si elle y résiste. Les femmes font donc une espèce de calcul coût/bénéfice.

La valorisation des femmes dans l’entreprise est très représentative de ce phénomène. (...)

Même si les choses commencent à changer le problème est qu’il n’y a pas assez de débats au sujet de la masculinité. Par exemple, contrairement à ce que beaucoup de jeunes garçons que j’ai rencontrés dans des lycées cet automne peuvent penser, les féministes les plus radicales ne disent pas : "traitons les hommes comme ils nous traitent". Il y a un grand nombre de fake news au sujet du féminisme. Les féministes ne cherchent pas à nuire aux hommes, seulement à mettre un terme aux privilèges injustes dont ils bénéficient. (...)

Pour beaucoup d’hommes, le féminisme a détruit le monde ancien. Selon eux, ça fonctionnait mieux avant. Or, ça fonctionnait "bien" uniquement parce que les femmes n’avaient pas voix au chapitre… (...)

La réalité de la vie quotidienne américaine est différente de la nôtre : dans la rue, une femme peut marcher sans se faire harceler. Au travail, il y a moins de harcèlement. Bien sûr, on peut se faire braquer pour un portefeuille, mais on n’a pas, en tant que femme, cette impression de harcèlement continuel. En même temps, il n’y a pas de congé maternité, pas de crèches publiques, pas d’allocations familiales donc il reste beaucoup à faire.

En revanche, je suis stupéfaite par les fantasmes français – et belges apparemment ! – sur le consentement. On entend dire qu’aux États-Unis il faudrait signer un contrat avant tout rapport sexuel. Pourtant, je ne connais personne qui utilise les applications de consentement ou qui signerait ces fameux contrats. Il y a beaucoup de fantasmes à ce niveau…

Un changement de perspective ne peut passer que par l’éducation ?

Pour faire changer les choses, il faut remettre en cause les stéréotypes des genres à l’école, mais il faut aussi prendre des mesures contre le harcèlement de rue. (...)

Enfin, je suis favorable à une extension du congé de paternité obligatoire. Un long congé paternité obligatoire est nécessaire pour instaurer des rapports plus égalitaires dans la famille et de mettre fin aux inégalités de genre dans le monde du travail.