Élection de Donald Trump, Brexit, montée des droites populistes, voire actes terroristes contre les minorités ethniques et religieuses en Nouvelle-Zélande, aux États-Unis ou au Canada… les commentaires et les analyses de ces évènements au demeurant disparates pointent souvent le doigt vers les classes populaires blanches, de plus en plus perçues comme un élément de crainte et d’instabilité pour les démocraties occidentales.
Mais, concrètement, de quoi sont-elles le nom ? « Rednecks », « White trash », « Chavs »,« Angry white men”, la manière même de les qualifier est déjà en soi révélatrice d’une partie des enjeux dont elles sont l’objet [1]. C’est à ce travail complexe de définition et d’étude des classes populaires blanches que s’attelle Justin Gest, Assistant professor de science politique à la George Mason University et déjà auteur d’un ouvrage remarqué sur un sujet brûlant (...)
Le premier défi de taille, comme le relève l’auteur, réside dans la définition de la catégorie même. Que sont les classes populaires blanches (p. 6-13) ? L’auteur propose plusieurs paramètres pour cadrer celles-ci. Le premier est ethno-racial : il s’agit de groupes « blancs » – ce qui met au défi de circonscrire la blanchité – et « de souche », ce qui exclut à la fois les populations non-blanches et celles immigrées. Le second est éducatif : les classes populaires blanches se définissent par un niveau d’études limité, sans diplôme ou avec une formation secondaire. Le troisième est économique : elles occupent des emplois manuels, ou avec une dimension physique. Justin Gest souligne que la perception (et l’autoperception) des classes populaires blanches varie néanmoins d’un pays à l’autre (p. 9-14) : si au Royaume-Uni, l’identité de la classe ouvrière a été source de fierté, aux États-Unis, la croyance forte en la méritocratie la rendait moins prégnante ou moins revendiquée. (...)
Or, ces trois piliers de définition sont en déclin à l’ère de la mondialisation. L’immigration génère des sociétés plus multi-ethniques qu’auparavant. La massification scolaire a élargi l’accès au diplôme. Enfin, la crise du secteur industriel à partir des années 1970 a fait reculer les grandes usines, mais aussi la sociabilité ouvrière qui s’était progressivement construite jusque-là (syndicats, tissu social, pubs ou clubs, quartiers ouvriers). Le résultat combiné est spectaculaire : les classes populaires blanches sont devenues, selon Justin Gest, littéralement une « nouvelle minorité » (...)
C’est en effet un sentiment de dépossession multiforme que Justin Gest, une fois cette délimitation posée, étudie plus particulièrement. Au travers d’une série de sondages, ainsi que de données tirées des enquêtes électorales (p. 67-109), il montre que les classes populaires blanches se différencient non seulement des minorités non-blanches (dont elles partagent pourtant souvent les difficultés économiques) mais aussi des classes moyennes et supérieures blanches. Plus hostiles à l’immigration, à la mondialisation, aux élites traditionnelles que ces autres groupes, elles ont fini par développer une attitude sociale et politique de défiance généralisée. La méfiance vis-à-vis de ce qui est extérieur à elles, quel qu’il soit, a fini par devenir une marque identitaire de la White working class, tant aux États-Unis qu’en Grande-Bretagne.
Cette mentalité de défiance vis-à-vis des institutions conduit les classes populaires blanches, pour reprendre la formule célèbre de l’archevêque Rémi, à brûler ce qu’elles avaient adoré. (...)
enjeu particulièrement sensible, la prégnance de la xénophobie, voire du racisme, dans la White working class est abordée, mais de manière rapide (p. 63-66), et plutôt comme un sentiment d’hostilité non théorisé. Pourtant, et l’auteur le montre très solidement dans l’ouvrage, les classes populaires blanches se distinguent par une « altérophobie » bien supérieure aux autres groupes dans les sociétés étudiées, pour reprendre une expression de Nicolas Lebourg [3].
Enfin, l’ouvrage se limite à deux situations nationales, il est vrai plus faciles à étudier avec l’existence de statistiques ethniques. Pourtant, le regard sur d’autres pays, à commencer par la France, confirmerait probablement certains des traits évoqués dans ce stimulant ouvrage .)