Hérauts d’une bataille culturelle contre le « progressisme », de nombreux youtubeurs distillent – sur le ton de l’humour – un discours néofasciste qui a conquis un public large et jeune. Une formidable opportunité pour le RN.
Affalés autour d’une table basse, les quatre hommes se rappellent avec nostalgie leurs jeux vidéo préférés. « J’aimerais me refaire un jeu : Men of Valor ! T’allais au Vietnam, tu faisais le ménage ! […] Ton personnage était noir, donc c’était bon, tu pouvais violer des Vietnamiennes », s’esclaffe Papacito. Bruno le Salé se met, lui, à regretter les jeux « où tu pouvais baiser des putes, les buter et tu récupères ta thune, tu vois ». À ses côtés, El Rhayan renchérit à propos d’un autre jeu vidéo : « Le seul moment qui casse les couilles, c’est quand tu dois protéger la meuf. Moi j’essayais de lui mettre des balles dans la tête pour annuler la mission », lance-t-il, provoquant l’hilarité générale. Valek, allongé sur un canapé, pouffe…
Un peu plus tôt dans la vidéo mise en ligne il y a quelques semaines, les quatre youtubeurs, parmi les plus influents de la fachosphère, ont trinqué – morts de rire – autour d’un verre de vin rouge et un plateau de charcuteries « à la progression du halal dans la société française ». (...)
Papacito, Valek, Bruno le Salé, El Rhayan, mais aussi Raptor dissident ou Lapin du futur, sont les soldats d’une bataille culturelle qui passe pour l’essentiel en dessous des radars médiatiques. Ils sont les figures d’une contre-culture dont il est difficile de mesurer l’ampleur mais dont les vidéos font des centaines de milliers de vues, participant à la formation politique d’un public jeune en rupture avec les médias traditionnels. (...)
Alors que les partis politiques sont à l’agonie, transformés pour la plupart en réseaux d’élus sans militants ou presque, ils se sont donné pour mission d’entretenir un contre-discours face au « progressisme ». Ils alimentent et popularisent auprès de nouveaux publics les thèses de l’extrême droite, servant sur un plateau au RN le bruit de fond d’un racisme décomplexé et rigolard, d’un néofascisme débonnaire.
Leur marque de fabrique ? Un discours identitaire s’appuyant sur un racisme obsessionnel, la haine des féministes, des homosexuels et de la « droite molle » presque autant que des « gauchistes »… Les classiques de l’extrême droite mais revendiqués avec un humour désinvolte. (...)
Ces derniers mois, l’essor des mobilisations antiracistes en France, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, a concentré toute leur haine.
Avec un ton moqueur, Lapin du futur, un youtubeur dissimulé derrière une image de lapin de dessin animé et une voix de synthèse, se dévoue pour expliquer à son public de fans ce qu’il faut penser de ce mouvement né aux États-Unis. « Si je devais résumer Black Lives Matter aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des Blancs tabassés, des commerces pillés, des œuvres d’art censurées et des statues déboulonnées », tranche-t-il dans sa vidéo intitulée « Quatre gros délires post-Black Lives Matter ». (...)
Tournant en dérision un court extrait d’entretien dans lequel le sociologue Éric Fassin explique que « le racisme anti-Blancs n’existe pas pour les sciences sociales », il s’interroge sur la légitimité du sociologue avec des arguments de son cru. « Est-ce qu’il a lancé un raid contre la Normandie ? Est-ce qu’il a déjà porté un truc lourd ? Est-ce qu’il a déjà fait une pompe ? », ricane-t-il, le virilisme de ces youtubeurs, dont beaucoup sont fiers d’afficher une musculature imposante, étant une autre constante de cette sous-culture.
Mais Valek s’essaie aussi, au milieu de ces blagues d’adolescent attardé, à un exercice qui se veut pédagogique, donnant à ses vidéos des accents d’éducation populaire à grand renfort de jargon pseudo-scientifique. Ainsi, s’il faut refuser d’écouter les arguments d’Éric Fassin, c’est qu’il se sert, selon lui, « de la pseudo-subjectivité des sciences sociales pour instaurer un biais cognitif visant à manipuler ou influencer », débite-t-il doctement.
Les contrôles au faciès sont-ils une réalité ? Oui, mais ce n’est pas un problème car ils reposent sur l’observation des « phénomènes empiriques du réel », détaille-t-il. (...)
l’homophobie étant l’autre obsession de ces youtubeurs, qui ne cessent de déplorer la perte des valeurs masculines. (...)
Très influencés par l’Alt-right américaine
L’ancien directeur national du FNJ (Front national de la jeunesse) de 2012 à 2014, Julien Rochedy, a lui aussi lancé sa chaîne sur YouTube, où il a engrangé en quelques mois près de 100 000 abonnés. Celui qui dispense des « formations de philosophie virile » veut aussi redonner aux Français la fierté de leur histoire. Dans la vidéo intitulée « L’histoire de France est trop stylée », l’homme à la barbe soignée et aux costards cintrés affirme ainsi : « Je ne sais pas quelle civilisation du passé peut se prévaloir d’une histoire aussi abondante, variée et grandiose que la nôtre, surtout en termes du nombre de héros. »
Subvertissant la rhétorique antiraciste, il a récemment réalisé une vidéo en forme de « facho-pride », « être un facho ou périr », publiée le le 9 septembre 2020. Julien Rochedy y raille « la « fachophobie, la discrimination scandaleuse, honteuse, nauséabonde dont sont victimes les fachos. L’oppression systémique commise par les cisgauchistes a découragé et décourage encore beaucoup d’intelligence ». (...)
Sud Radio invite aussi Papacito à venir donner son avis sur l’actualité et se régale visiblement de ses dérapages, comme lorsqu’il commente l’assassinat de Samuel Paty, le 18 octobre dernier. « Faut-il des profs armés ? », interroge le journaliste. « Non, les profs sont beaucoup trop gauchistes pour qu’on les arme. Il faut des types qui ne sont pas liés à l’Éducation nationale… Pourquoi pas des parachutistes ? Un par classe avec un P-35 et je vous garantis que l’ordre va vite revenir », répond Papacito. (...)
L’appel à la violence, à prendre les armes, est plus ou moins explicite chez un certain nombre de ces youtubeurs peu versés dans la culture démocrate.
D’ailleurs, comment la République pourrait-elle être crédible puisqu’elle a été inventée par des « mecs » qui « ont des collants, ces fils de pute… Ils s’appellent Danton, Robespierre, ils font des salons intellectuels au centre de Paris […]. La République, elle a été inventée par des types qui sont déguisés en capitaine Crochet », s’étrangle de rire le youtubeur, face aux journalistes de Valeurs actuelles, eux-mêmes pliés en quatre.
La suite de l’entretien ne prête pourtant pas vraiment à rire. « Dans le gouvernement de vos rêves, les premières mesures ? », questionne le journaliste, qui a repris son sérieux. « Créer une cellule qui va purger tous les collabos. […] On réunit une flotte de camions […]. On fait des listes. 5 heures du mat’, perquiz. Et là, on amène dans un centre de rééducation tous ces gens qui ont activement contribué à la destruction de la France. Déjà on nettoie, après on désinfecte », poursuit Papacito, précisant qu’il souhaite « des camps de rééducation pédagogiques mais carcérals [sic] ». (...)
En 2018, Papacito et le Raptor dissident appellent leurs fans, dans leur émission commune « Les rendez-vous dissidents », à « monter des équipes », sans préciser exactement les contours de ce projet.
Certains les prennent au mot et de petits groupuscules prêts à en découdre se forment à divers endroits. Comme Streetpress l’a révélé, certains ont lancé des séances d’entraînement aux armes sur fond de défense de l’Occident. Un journaliste sera ainsi molesté en mai 2020 à Montpellier par des membres du groupe Vengeance patriote, qui se revendique du projet des deux youtubeurs.
Depuis, Papacito et Raptor dissident ont pris soin de se démarquer de ces projets de passage à l’acte, vantant plutôt des rendez-vous virils pour s’exercer à la boxe. (...)
Les grandes plateformes sont aussi de plus en plus vigilantes face aux contenus haineux. « Il y a de plus en plus de contrôle de la part de YouTube sur ces contenus qui sont d’ailleurs moins bien référencés. Certains ont donc basculé sur Telegram », souligne Romain Fragier. « Soral et Dieudonné, bannis des grandes plateformes, ont beaucoup perdu en audience : il ne leur reste que leur “fan base” », précise le doctorant. La censure étant moins facile lors des émissions en direct, ces youtubeurs multiplient aussi les lives sur YouTube ou sur Twitch. YouTube n’étant d’ailleurs plus la plateforme préférée des jeunes, il peut être intéressant d’investir de nouveaux supports comme Instagram, TikTok ou Snapchat.
Quel peut être l’impact en termes électoraux de cette profusion de contenus assumant un néofascisme souriant ? (...)
S’autoproclamant « dissidents », la plupart de ces youtubeurs se situent à la droite du Rassemblement national (RN) et s’intéressent d’ailleurs peu au jeu électoral. « C’est très difficile d’estimer l’influence réelle de ces youtubeurs politiques et le nombre de vues de leurs vidéos n’est pas assez significatif à cet égard », rappelle le chercheur Julien Boyadjian, maître de conférences à Sciences-Po Lille et spécialiste de la politisation en ligne. Une très grande audience n’a pas de traduction mécanique en termes électoraux. (...)
L’intérêt pour le RN est que ces vidéastes parviennent à « politiser » un public jeune qui serait naturellement tenté par l’abstention. Et ils jouent un rôle complémentaire de sa tentative de normalisation. (...)