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France Culture
Liberté d’expression : "Ce n’est pas parce qu’on est indigné que l’on a raison"
Article mis en ligne le 24 janvier 2021

Suite à la polémique liée au dessin de Xavier Gorce publié dans Le Monde, la sociologue et chercheuse au CNRS Nathalie Heinich s’interroge au micro de Marie Sorbier sur la capacité de notre société contemporaine à tolérer l’ironie.

Suite à la parution du dessin de Xavier Gorce dans Le Monde et la polémique qu’il a engendré, Nathalie Heinich, sociologue et directrice de recherche au CNRS, s’interroge au micro de Marie Sorbier sur la place de l’ironie dans notre société actuelle. Si une des caractéristiques du dessin de presse, ainsi que de l’art, est d’opérer un décalage, de manier l’ambiguïté et, plus généralement, l’ironie, sommes-nous encore capable de l’accepter ? (...)

L’école américaine

Ce mode de rapport à la représentation, Nathalie Heinich l’avait observé dès les années 1990 en enquêtant sur les rejets de l’art contemporain aux Etats-Unis, enquête qui a donné lieu à son livre Guerre culturelle et art contemporain. Une comparaison franco-américaine, paru en 2010 aux éditions Hermann. La sociologue constate une grande différence entre les rejets français et américain face à toute forme de représentation artistique. Les rejets aux Etats-Unis étaient pour la plupart fondés sur un refus de la dimension imaginaire et représentationnelle des images, interprétées uniquement de façon littérale. (...)

Pour la sociologue, en appliquant ce mode de perception des images à la caricature de Xavier Gorce, la question de l’inceste n’est pas vue au prisme d’un dessin volontairement parodique jouant sur le second degré et le sous-entendu, mais comme un discours littéral qui amène à relativiser les crimes subis par les victimes d’inceste. (...)

Cancel culture

Cette réaction instantanée, diffuse et indignée, revendiquant la suppression de l’objet de cette indignation, s’inscrit dans la cancel culture, que Nathalie Heinich définit comme la conséquence immédiate du contrôle de la vie collective et de l’ordre moral consistant à ne pas tolérer l’expression de points de vue qui divergent de ceux que certains tiennent pour norme. Selon la sociologue, préférer la suppression à la discussion relève totalement de la culture américaine car la constitution des Etats-Unis empêche que le gouvernement puisse limiter la liberté d’expression. Cette régulation est donc prise en charge par des mobilisations citoyennes, et non pas par la loi. En France, le système juridique permet au contraire de porter plainte pour diffamation, insulte et incitation à la haine raciale. (...)

Selon la sociologue, dans un monde influencé par la montée en puissance des réseaux sociaux, il en revient aux médias de lutter contre la cancel culture, d’affirmer et de faire exister la liberté de la liberté d’expression. A cette liberté, elle oppose la pression exercée par les réseaux sociaux qu’elle considère comme une pression dépourvue de toute légitimité démocratique. (...)

L’importation via les réseaux sociaux de formes d’indignation considérées comme normales aux Etats-Unis donnent lieu à des frictions dont la polémique liée au dessin de Xavier Gorce est un révélateur. La sociologue voit dans ces mobilisations des individus qui s’auto-proclament représentants d’une communauté, au nom du fait qu’ils se sentent blessés dans leur identité, ou bien au nom des droits de cette communauté. (...)

L’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur François Boucq s’étonnaient, le 21 janvier dans Les Matins de France Culture, de ce qu’ils estiment être une incompréhension de l’ironie. De même, Plantu revenait dans la Question du jour du 22 janvier sur l’importance du décalage inhérent au dessin de presse, y compris face à des thématiques graves.