Un service du ministère de l’intérieur a alerté, en 2019, sur des prestations de sécurité pendant la campagne présidentielle « vraisemblablement réalisées dans des conditions illégales ». L’affaire, potentiellement embarrassante pour l’Élysée, a été enterrée. Nos révélations.
Un service du ministère de l’intérieur a signalé en 2019 dans un rapport l’existence de « prestations de sécurité privée, vraisemblablement réalisées dans des conditions illégales […], dans le cadre de la campagne électorale du candidat Emmanuel Macron », mais cette enquête n’a connu aucune suite administrative et judiciaire, selon de nombreux documents et témoignages réunis par Mediapart.
Ces découvertes ont été initialement réalisées par un gendarme et un commissaire divisionnaire affectés à une délégation dans le sud-est de la France du Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), un service de police administrative de la Place Beauvau. (...)
Les investigations du Cnaps, déclenchées après le témoignage circonstancié d’un lanceur d’alerte, ont notamment mis en lumière les agissements d’une figure locale du monde de la sécurité privée, en lien régulier avec la police et très proche d’Alexandre Benalla, l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron dont le comportement (violences du 1er Mai, contrats russes, passeports diplomatiques, selfie armé…) a secoué le quinquennat dès 2018.
Cet homme, Fortunato Basile, dit « Tino », a reconnu sur procès-verbal, en septembre 2020, qu’une équipe d’agents mobilisée à la demande d’Alexandre Benalla pendant la campagne présidentielle (en plus des services officiels de protection) avait travaillé dans des conditions douteuses : « Il n’y avait personne de déclaré », a-t-il expliqué. Un autre prestataire, Jonathan L., a confirmé les faits en expliquant que c’est « “Alex” [Alexandre Benalla – ndlr] qui supervisait tout », rapportant l’absence de contrats de travail et évoquant l’existence d’espèces en guise de rémunération.
Alexandre Benalla et Fortunato Basile se connaissent depuis de nombreuses années et ont comme point commun d’avoir tous les deux travaillé par le passé sur des contrats de sécurité pour des dignitaires russes et saoudiens. Fortunato Basile a par exemple assuré la protection du château de la Croë, la résidence de l’oligarque russe Roman Abramovitch sur la Côte d’Azur. (...)
Des photographies récupérées dans le cadre de l’enquête du Cnaps [voir ci-dessous] montrent plusieurs des agents suspectés d’avoir travaillé dans des conditions irrégulières pour la campagne d’Emmanuel Macron être reçus à l’Élysée en juin 2017, juste après l’élection présidentielle. (...)
Des photographies de meeting, consultées par Mediapart, confirment quant à elles la présence du même Fortunato Basile et de ses hommes au cœur du dispositif de sécurité d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle de 2017. (...)
Une première dénonciation judiciaire a été réalisée, le 20 décembre 2019, auprès du parquet de Grasse (Alpes-Maritimes), département dans lequel vivent et travaillent plusieurs des protagonistes de cette affaire. Mais le dossier dort depuis plus de deux ans, Fortunato Basile n’ayant jamais été auditionné, de son propre aveu.
Sollicité, le parquet de Grasse n’a pas donné suite aux questions de Mediapart et la procureure en poste à l’époque de la dénonciation a assuré ne pouvoir s’exprimer publiquement sur ce sujet aujourd’hui.
À l’été 2021, agissant dans le cadre d’une enquête sur les contrats russes d’Alexandre Benalla, le Parquet national financier (PNF) a pour sa part fait une réquisition au sujet de Basile Fortunato auprès de la direction du Cnaps, mais aucune des informations que son service détient pourtant depuis des années sur ses liens avec la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 n’a été transmise, selon nos informations.
Cette accumulation de faits troublants donne aujourd’hui les atours d’une enquête interdite sur la campagne présidentielle victorieuse d’Emmanuel Macron en 2017. (...)
Également alertée par la direction du Cnaps en raison de la participation présumée de policiers au système, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, décide, elle aussi, de rester en retrait, pour ne pas « interférer » dans la procédure administrative en cours. (...)