Le 6 décembre 1989, un homme pénètre dans l’école Polytechnique de Montréal avec une carabine semi-automatique et un couteau de chasse. En une vingtaine de minutes, le dénommé Marc Lépine tue 14 personnes : 14 femmes. Ses motivations sont explicites : au moment de tirer sur les étudiantes qu’il a isolées dans une salle de classe, il crie « Je hais les féministes ! ». Dans la lettre qu’il laisse après son suicide, il déclare : « Mon acte est politique. »
Au sortir de la tuerie, on a tout de suite cherché à interpréter les causes de l’événement. Il ne s’agissait pas de remettre en question les faits : il n’y avait pas de force négationniste à l’œuvre. Mais les discours qui ont été les plus promus dans les médias mettaient de côté toute analyse sociologique, en réduisant l’événement au geste d’un seul homme guidé par sa folie : il aurait commis l’irréparable et on ne pouvait rien retenir de ses intentions. Or ce type de discours s’opposait très ouvertement aux analyses féministes de la fusillade, qui visaient au contraire à rappeler les intentions du tueur. Et qui voulaient saisir cette occasion pour agir ici et maintenant afin d’éviter la reproduction de ce type d’attentat. Les féministes ont beaucoup milité autour du thème de la violence contre les femmes, ce qui permettait d’inscrire l’attentat de Polytechnique dans un continuum de violences. (...)
Durant les années qui ont suivi, les féministes étaient les seules à commémorer l’attentat, tandis que la bataille mémorielle persistait. Les discours se sont légèrement reconfigurés au moment du 10e anniversaire : il était davantage possible d’admettre que le tueur avait agi avec des intentions, et des intentions misogynes — mais on était encore loin de reconnaître le caractère antiféministe de son acte. Ce que l’on retenait en termes de prévention, c’est qu’il fallait s’attaquer à la violence en général, à la violence sous toutes ses formes. On amalgamait ainsi la violence contre les femmes et la violence à la télévision, la violence dans les cours de récréation… Ce faisant, on perdait de vue la particularité des violences sexistes. On évacuait les spécificités du phénomène sociologique des violences contres les femmes, qui mérite une grille d’analyse particulière.
Mais les féministes ont progressivement créé des brèches dans le discours médiatique. Après 20 ans, leur discours avait donc une plus grande place parmi les interprétations des causes de la tuerie. On reconnaissait que Marc Lépine n’était pas un individu isolé, que son geste s’inscrivait dans une société où persistaient des inégalités de genre. Mais il a fallu attendre 10 ans de plus et des efforts acharnés de la part de certaines féministes (aujourd’hui regroupées sous la bannière « Comité 12 jours d’actions contre les violences faites aux femmes ») pour que la plaque commémorative qui annonce la place du 6‑décembre-1989 à Montréal mentionne clairement qu’il s’agit non seulement d’un « attentat » — et non d’une « tragédie », comme c’était le cas jusqu’alors —, mais aussi d’un attentat antiféministe. C’est enfin une reconnaissance politique forte des intentions du tueur et du phénomène de l’antiféminisme. Mais jusqu’où ira cette reconnaissance ? Sommes-nous aujourd’hui prêts à entendre les féministes qui dénoncent les discours haineux qui les ciblent et qui circulent notamment sur le Web ? (...)
C’est toujours plus facile de croire que nous formons une grande collectivité unie autour d’un projet national — c’est encore plus particulier pour la France, qui est imprégnée d’idéaux universalistes — et de pointer les autres du doigt, que de reconnaître qu’il persiste des problèmes à l’intérieur de nos sociétés. Les problèmes de démocratie, c’est toujours en Chine qu’on les voit, jamais ici. Mais ces terroristes domestiques révèlent des choses beaucoup plus subtiles, comme le harcèlement quotidien que vivent les femmes, les menaces qui visent les féministes (dans le cas de Polytechnique) ou l’islamophobie (dans le cas de la mosquée de Québec). Et les forces politiques dominantes, généralement constituées d’hommes privilégiés, refusent de voir ces injustices car elles ont un avantage à ce qu’on ne les voie pas : les voir, ça serait remettre en question la société dont ils tirent des avantages.
Pour ce qui est de l’attentat à la mosquée de Québec, les politiques en ont plus rapidement reconnu le caractère raciste, mais la logique du jeu électoral a suffi à les faire se rétracter et à policer leur discours. Du côté des médias, leur premier réflexe a été de faire de l’analyse psychologique, qualifiant le tueur de « fou ». Leur second réflexe a été d’interroger des proches, des témoins, c’est-à-dire de limiter la parole au vécu, au ressenti, mais rarement de les interroger à titre d’experts qui connaissent le phénomène de l’islamophobie et auraient pu éclairer les motivations du tueur. (...)
Le plus inquiétant, pour Polytechnique comme pour la mosquée de Québec, est qu’on voit apparaître des imitateurs, des hommes qui se sentent inspirés par les tueurs et qui cherchent à reproduire leurs actes. (...)
Des graffitis signés « Marc Lépine II » accompagnaient la menace « Tuer toutes les féministes » dans les toilettes de la Faculté de génie de l’Université de Toronto en avril 1990. Et j’en passe1. On trouve aussi sur Internet, sur les diverses plateformes des incels — les célibataires involontaires —, des messages qui héroïsent Lépine et invitent d’autres hommes à s’en inspirer. Dans le cas de l’attentat à la mosquée de Québec, des menaces ont été proférées à l’endroit de la communauté musulmane, sans compter les têtes de porcs déposées devant des entrées de mosquées et des graffitis haineux. De manière générale, les actes terroristes domestiques ont des conséquences sur les groupes marginalisés qui sont visés. Mais les hommes et les femmes politiques échouent le plus souvent à protéger véritablement ceux et celles qui en sont les cibles. (...)
« Le masculinisme est généralement composé d’hommes blancs hétérosexuels issus de milieux assez privilégiés, qui considèrent qu’ils ont beaucoup à perdre si les féministes progressent. » (...)
Le masculinisme peut être pensé comme une composante du contre-mouvement antiféministe2. Et le propre d’un contre-mouvement est d’entretenir une relation quasi symbiotique ou d’interdépendance avec le mouvement contre lequel il s’oppose. L’antiféminisme est aussi un contre-mouvement social pluriel, composé de différentes tendances, dont certaines sont effectivement très virulentes — et d’autres moins. C’est seulement une petite frange de l’antiféminisme qui adopte cette posture violente. Parmi leurs actions privilégiées, on compte certes les actions directes et les menaces de mort, mais aussi le lobbying, la publication d’ouvrages ou le soutien aux hommes via des ressources spécialisées pour les hommes en difficultés. Peu importe les tactiques mobilisées ou la virulence de leurs propos, l’ensemble des acteurs s’opposent aux revendications du mouvement féministe au nom de la préservation des intérêts des hommes. Dans ma recherche doctorale (...)
Le plus souvent, ce n’est pas le changement lui-même mais plutôt l’impression d’un changement qui serait contraire à leurs intérêts qui stimule les mouvements réactionnaires. (...)
le discours de la « crise » de la masculinité est repérable aussi dans les organisations situées à gauche du spectre politique, dont les milieux syndicaux. Au Québec, les masculinistes des organisations syndicales vont notamment s’opposer à la non-mixité des comités féministes qui existent à l’intérieur des syndicats, arguant que les hommes vivent aussi des problèmes en tant qu’hommes. C’est donc difficile de positionner le masculinisme à la droite du spectre politique, sans commettre l’erreur d’invisibiliser la présence d’hommes dits de gauches qui s’approprient eux aussi des éléments du discours antiféministe masculiniste pour leurs revendications. À propos de la relation entre le masculinisme et l’extrême droite, cela reste à documenter pour le Québec — je m’y intéresse pour un prochain projet de recherche. (...)
Au sujet de ces rapports de pouvoir, j’ajouterais que parmi les plus virulents et les plus vindicatifs des masculinistes, on dénonce le soutien aux femmes victimes de violences conjugales en prétendant que les féministes ont monté de toute pièce le faux phénomène de la violence contre les femmes (arguant que la violence serait aujourd’hui symétrique entre hommes et femmes) pour s’accaparer les fonds publics et se créer de l’emploi. Si leurs revendications sont acceptées, beaucoup d’hommes vont pouvoir violenter en toute impunité leur conjointe. Et ça, c’est un avantage masculin. Non pas parce que tous les hommes sont violents, mais parce que tous les hommes violents potentiels bénéficieront du démantèlement du réseau de soutien aux victimes de violences conjugales et sexuelles. C’est une illustration du fait que, même si certains hommes refusent et militent contre ce type d’avantages, les intérêts des masculinistes sont en fait des intérêts beaucoup plus généraux. (...)
C’est une stratégie discursive fréquente, pour les militants antiféministes, de se distancier des masculinistes trop virulents en vue de se présenter comme des acteurs crédibles. Les masculinistes ont attiré l’attention des médias grâce à des actions d’éclat : en France, Serge Charnay a campé en haut d’une grue à Nantes à l’occasion du « Printemps des pères » en 2013 ; à Montréal, en 2005, des membres de l’association Fathers 4 Justice ont escaladé la structure du pont Jacques-Cartier et la croix du mont Royal, déguisés en superhéros. Ces hommes savaient que les autres militants les considèreraient comme plus virulents ou plus combatifs que d’autres groupes qu’ils qualifient eux-même d’« intellectuels ». Ils se voient en quelque sorte comme le bras militant qui manœuvre, de façon très stratégique, avec les plus intellectuels, pour que ces derniers soient ensuite crédibles aux yeux de la population et des décideurs. D’ailleurs, environ cinq ans après leur coup d’éclat, Fathers 4 Justice annonce sur son site Internet qu’ils n’ont plus besoin de recourir à ces actions directes parce que la population a enfin compris. Ils laissaient ainsi la place aux « intellectuels ». Et effectivement, autour de 2010, ce sont davantage les intervenants sociaux (par exemples les psychologues sociaux qui travaillent dans les organisations de soutien aux hommes violents, dans les groupes de pères) et les chercheurs universitaires qui prennent le devant avec un discours nuancé et beaucoup moins virulent. Ils mobilisent diverses tactiques rhétoriques comme la prétention à la rationalité (contre la prétendue émotivité des militantes féministes), mais aussi l’utilisation massive du terme d’« égalité » ou la référence à certaines féministes (contestées, comme Élisabeth Badinter en France), pour ne pas passer pour antiféministes. En somme, ces deux types de militants se complètent. Il serait intéressant de documenter davantage comment cette stratégie — qui fonctionne très bien — a été pensée et élaborée par les plus virulents d’entre eux. (...)
Enfin, le discours masculiniste est parfois intégré au répertoire de contrôle des hommes violents qui parviennent à convaincre des femmes victimes de violences qu’elles sont elles-mêmes violentes. Tout cela requiert une implication plus grande de la part de féministes dans l’intervention, dans l’accompagnement juridique, et conduit à un certain essoufflement. Par contre, le masculinisme produit aussi des effets contraires à ses objectifs. Il agit comme un adversaire structurant du mouvement féministe : c’est l’ennemi commun qui rallie malgré lui les féministes au-delà de leurs divergences politiques ou analytiques. À chaque 6 décembre, on voit bien que l’antiféminisme agit comme un moteur d’action et que c’est contre lui que les féministes se mobilisent !