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Factuel. AFP
Non, le terme “islamophobie” n’a pas été “créé par l’ayatollah Khomeini”
Article mis en ligne le 11 novembre 2019

"Le terme +islamophobie+ a été créé par l’hallatoya Khomeni" (sic), a affirmé vendredi la députée LR Valérie Boyer, reprenant une information erronée partagée depuis au moins 2003. Selon des sociologues et historiens ayant travaillé sur la genèse du concept d’"islamophobie", son apparition remonte en réalité au début du XXe siècle.

L’essayiste Caroline Fourest écrivait en 2003 dans une tribune parue dans Libération et co-écrite avec Fiammetta Venner que "le mot ‘islamophobie’ a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de ‘mauvaises musulmanes’ en les accusant d’être ‘islamophobes’".

Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur et donc en charge des Cultes, citait lui justement Caroline Fourest dans un entretien à l’Obs en juillet 2013 : "Derrière le mot ‘islamophobie’, il faut voir ce qui se cache. Sa genèse montre qu’il a été forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour jeter l’opprobre sur les femmes qui se refusaient à porter le voile. C’est au mot près l’argumentaire de l’essayiste Caroline Fourest", note-t-il.

Citée dans une enquête de Libération publiée deux mois plus tard, en septembre 2013, Mme Fourest revenait sur sa déclaration suite aux critiques suscitées en estimant que "l’important, ce n’est pas de savoir si quelqu’un a parlé d’islamophobie il y a un siècle dans sa salle de bain, c’est le sens de ce mot".
La genèse du terme "islamophobie" selon les chercheurs

Des sociologues et historiens ayant travaillé sur la genèse du concept voient son origine comme bien plus ancienne.

Dans un ouvrage paru en 2013, les sociologues Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat, rattachés au CNRS, situent à 1910 son apparition :

"On doit l’invention du néologisme ’islamophobie’ et ses premiers usages à un groupe d’’administrateurs-ethnologues’ spécialisés dans les études de l’islam ouest-africain ou sénégalais : Alain Quellien, Maurice Delafosse et Paul Marty", écrivent-ils dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman". (...)

L’historien Alain Ruscio fait lui aussi remonter l’origine du terme "islamophobie" à 1910 en citant le même Alain Quellien.

"Contrairement à une vulgate répandue, il [le mot "islamophobie"] est plus que centenaire. La première utilisation du mot retrouvée date de 1910. Elle figure sous la plume d’un certain Alain Quellien, aujourd’hui oublié", écrivait-il dans un article publié en janvier 2016 dans la revue Orient XXI.

(...)

Vincent Geisser, chercheur au CNRS et auteur de La nouvelle islamophobie (2003), rappelle de son côté que le terme est présent dans la langue française dans les années 1920 "sous la plume du peintre orientaliste Etienne Dinet, qui entendait par-là dénoncer les ’élucubrations’ de certains auteurs chrétiens sur la religion musulmane".

Le sociologue souligne cependant que l’usage du terme est alors réduit "à quelques cercles d’anthropologues, de poètes ou de peintres islamophiles qui dénoncent la peur des musulmans et de l’islam".
Pourquoi les "mollahs iraniens" ont-ils été parfois présentés comme les inventeurs du terme ?

"L’ayatollah Khomeini a brandi l’islamophobie, mais pas le terme lui-même. Il n’a pas inventé ce terme, ça a été montré et démontré", note Vincent Geisser.

"Mais il est vrai qu’après la révolution islamique de 1979, le régime iranien a joué de cette peur de l’islam, ou de cette prétendue peur de l’islam, de cette thématique de l’islamophobie, comme un outil de propagande, outil politique et géopolitique, mais comme la plupart des grands pays musulmans dont l’Arabie saoudite", précise le chercheur à l’AFP. (...)

Après avoir été utilisé au début du 20e siècle chez certains auteurs, le terme "islamophobie" a cependant disparu par la suite, explique Vincent Geisser, pour réapparaître "au début des années 2000, après le 11-Septembre", et s’installer durablement dans la sphère publique. (...)