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Non-mixité : entre diversion et crainte
Jadran Svrdlin
Article mis en ligne le 4 avril 2021
dernière modification le 3 avril 2021

Dans la série des diversions, après le voile, le séparatisme ou autres burkinis nous avons droit depuis plusieurs jours à un revenant : les réunions non-mixtes. Or, une des caractéristiques de ces réunions présentées comme le problème numéro un est le fait qu’il ne s’y prend aucune décision importante engageant l’avenir de la République ni d’aucune personne n’y participant pas.

Il y a là un problème sur le fond. Sur la compréhension de ce que sont des réunions ou des groupes de parole. Et sur ce que sont les instances décisionnelles qui imposent concrètement des changements ou des contraintes à toute une masse des gens exclue de ces instances mêmes.

Dans le cas de groupes de paroles des gens se réunissent en fonction de problèmes communs, des affinités ou encore d’autres critères communs pour échanger et ces réunions ne débouchent jamais sur des prises de décisions qui vont être imposées aux personnes n’ayant pas assisté à la réunion.

Ainsi les réunions réservées aux personnes racisées ne débouchent pas sur des décisions qui s’imposent aux autres personnes. Tout au plus on y réfléchit sur une stratégie pour éviter les discriminations, pour mieux supporter la domination, ou encore la meilleure façon d’influencer les instances décisionnelles. Ces instances qui, seules ont ce pouvoir d’imposer leurs décisions aux personnes qui en sont exclues. Exclues non pas par principe mais de fait. Et les faits sont bien souvent plus réels que les principes. Si vous voulez, les faits, on les ressent jusque sur le corps alors que les principes ne sont que jeu d’esprit. Surtout si ces principes sont des leurres. (...)

"Les décisions capitales pour le pays se prennent dans les instances internationales ou communautaires, à l’Assemblée nationale et au Sénat, au conseil des ministres et dans les conseils d’administration. En revanche, elles font suite à des rencontres et à des conversations. Elles impliquent une manière commune de poser les problèmes politiques ou d’appréhender la marche des affaires privées, que Le Siècle facilite, en marge des instances légitimes de décision qui fondent une véritable démocratie économique et sociale." (1)

Se constitue donc au sein de ce club fermé et excluant non pas un complot mais plutôt une façon de voir le monde et la perpétuation de celui-ci avec ses rapports de domination intrinsèques. Constitutifs. Les membres du Siècle vont par la suite, grâce à leurs fonctions ou professions (que ce soient des journalistes, politiques, ministres ou même syndicalistes) tendre à naturaliser ces rapports de domination, à les faire intégrer à la population comme une chose allant de soi et qu’on ne peut remettre en question sans être considéré par ces mêmes encravatés comme un danger public. Ou plutôt, il est indispensable de mener cette activité de propagande au service de l’ordre établi pour pouvoir faire partie du club.

Qu’en est-il de l’Unef, puisque c’est bien de ce syndicat dont il est question dans les débats ?

L’Unef, tout comme Sud Education 93 il y a quelques années, ne dispose pas d’un pouvoir décisionnel extraordinairement puissant. Affirmer qu’en réalité il serait plus proche du néant que de l’absolu nous placerait assez haut sur l’échelle d’euphémisme, c’est dire. Son pouvoir d’influence des hautes sphères se situe à peu près au même niveau. Si un jour vous entendez quelqu’un parler du lobby d’étudiants ou enseignants gauchistes sachez que votre interlocuteur se situe, lui, assez haut dans le délire complotiste ou alors vous êtes en train de regarder par mégarde une émission de Pascal Praud. Le réel est bien loin de tout cela. Or, c’est dans celui-ci que nous vivons et pas dans l’esprit de M Praud ou d’un de ses comparses.

Le réel, lui, comporte bien des lieux de décision et ceux-ci vous sont bien sûr interdits.

Les instances décisionnelles, nous n’en sommes pas exclus par principe mais de fait. Nous avons tous le droit d’élire nos représentants mais ces dernières années nous en avons vu un grand nombre ne pas tenir leurs engagements. L’absence d’épine dorsale étant devenue un trait caractéristique d’un nombre de plus en plus grand d’adversaires autoproclamés de la finance ou d’amateurs de homards en marche, il nous est difficile d’accorder un quelconque crédit à cette représentation.

Dans les rares cas où, par ce jeu de délégation de pouvoir, nous arrivons à obtenir des succès ceux-ci sont balayés par des instances dont nous sommes exclus. Ainsi, en 2005 et la victoire du "non" au référendum, le oui s’est imposé tout de même par un procédé tout sauf démocratique. Ainsi, en 2020, le président Macron a délégué une partie de son pouvoir à des citoyens tirés au sort en créant la Convention citoyenne pour le climat et en s’engageant à reprendre toutes leurs propositions. Puis il s’était donné trois "jokers". Puis ces "jokers" se sont démultipliés et les propositions ont fini par être complètement vidées de leur contenu. On ne s’en émeut pas outre mesure sur les plateaux de télévision. Ce qui émeut les plateaux est autre chose. Ce qui émeut les plateaux est le danger d’islamo-gauchisme. Allons-y donc pour déblatérer jour et nuit sur les réunions non-mixtes. Sans à aucun moment mettre quoi que ce soit en perspective. Débattons hors-sol car ce n’est qu’ainsi qu’on peut avoir réponse à tout et raison en permanence. (...)

Concernant d’autres instances de décision, un principe régit l’accès à celles-ci : la propriété privée.

Pour participer aux assemblées générales des entreprises où se prennent des décisions impactant la vie et donc les corps de leurs employés (mais aussi ceux des membres de leurs familles) il ne suffit pas d’être l’un de ceux qui subiront ces décisions. Non. Il faut être propriétaire d’actions. Et plutôt un gros propriétaire pour avoir une chance d’être entendu. Ainsi sont donc exclus de ces lieux de décisions ceux-là même qui sont en réalité les premiers concernés par ce qui s’y décide. (...)

Mais cette non-mixité-là est considérée comme naturelle par les membres du Siècle cités plus haut. Leur opinion est que si on permettait aux premiers concernés ne serait-ce que d’émettre leur avis ce serait un premier pas vers le pire des totalitarismes. L’autogestion étant dans leur esprit l’équivalent du goulag. Dans le monde tel qu’il est on sait bien qui doit décider et qui doit subir, quitte à en souffrir. C’est parfois regrettable mais on n’y peut rien.

Pour avoir le droit de l’ouvrir il faut posséder. Plus vous possédez plus on vous écoute. (...)

"La société n’existe pas", prophétisait déjà Margaret Thatcher. Elle a plutôt été confisquée dirais-je. Les inégalités se creusent et malgré tout ce sont ceux qui se serrent la ceinture qui doivent en permanence y percer de nouveaux trous réduisant ainsi constamment leur tour de taille pendant que les désirs des opulents sont exaucés souvent sans même qu’ils aient besoin de les exprimer explicitement. Ces derniers sont même présentés comme les véritables vulnérables qu’il s’agirait de protéger pour sauver au choix : notre modèle économique, notre mode ou niveau de vie, et même la démocratie !

Les rares ilots où subsiste une once de pluralité sont voués à la disparition. Au sein de l’Education Nationale la vision de "l’enseignant du 21ème siècle" promue par le ministre Blanquer est celle d’une précarisation généralisée. Les syndicats, donc la voix des personnels au sein des instances décisionnelles, est réduite d’année en année. (...)

Tout ceci ne fera que s’aggraver lors des prochaines réformes annoncées. Mais ça n’empêchera sûrement pas les cadres de placer la "bienveillance" à tout bout de phrase.

Nous voyons à travers tous ces exemples que ce qui pose problème n’est pas la non-mixité en soi. Ce qui est problématique est le fait d’imposer à autrui sa propre volonté sans aucun égard de la volonté de ceux qui en subiront les conséquences réelles.

Questionnons-nous maintenant sur les raisons de cette cabale médiatico-politique contre l’Unef. On peut y voir deux raisons complémentaires.

Tout d’abord, il s’agit d’une stratégie de diversion classique. Tout comme l’est la polémique sur le voile (qui était sortie par la porte d’une commission parlementaire (2) et qui revient par la fenêtre du sénat) cette "affaire" vise surtout rediriger les débats sur le terrain de l’extrême droite. Ainsi, au lieu de discuter les rapports de domination et contenu réel de notre démocratie on offre aux électeurs (je n’ose écrire citoyens !) un bouc émissaire bien pratique qui détournera nos regards des contenus qui pourraient être réellement intéressants et porteurs de solutions permettant de sortir de cette impasse inscrite dans les fondements mêmes du capitalisme. (...)
La deuxième raison de cette excitation face à l’Unef pourrait être la crainte des élites dominantes face à un éventuel rapprochement des fronts de luttes. Frédéric Lordon évoque dans son entretien avec Romaric Godin cette crainte des dominants d’une convergence des luttes (3). Qu’un syndicat d’étudiants gauchistes se rapproche des luttes antiracistes est forcément quelque chose d’absolument terrifiant.

Il fallait donc que les gens de l’entre-soi médiatique et politique se mettent, en chœur, la main sur celui-ci, à hurler au racisme et au séparatisme, tout en méprisant le réel. A nous de remettre en permanence celui-ci au cœur de nos réflexions pour ne pas se laisser embarquer dans des débats hors-sol où, rappelons-le, ils auront toujours réponse à tout et nous y perdrions une quantité d’énergie non négligeable pour des résultats proches du néant. Tenir sur le réel est la seule voie à suivre pour quiconque souhaite parler pour dire vraiment quelque chose.