Moins mobiles, moins informés, moins protégés par l’État... Les plus pauvres sont particulièrement vulnérables aux ouragans, comme l’explique le chercheur Jean-Paul Vanderlinden. Un constat d’autant plus inquiétant qu’à cause du dérèglement climatique, les ouragans intenses et destructeurs vont se multiplier.
Depuis dimanche 1er septembre, l’ouragan Dorian sème le chaos dans l’archipel des Bahamas. Selon le Centre national des ouragans des États-Unis, il devrait s’approcher de la côte est de la Floride entre mardi soir et mercredi matin. À quoi ressemble un ouragan ?
Jean-Paul Vanderlinden — Un ouragan est une gigantesque zone de basse pression qui se forme dans les océans : la mer et l’air y sont aspirés vers le haut dans des proportions extrêmes. Cette surface d’eau se conjugue également à des vents violents et à des précipitations, contrairement aux tsunamis. Cela provoque une espèce d’onde de tempête gigantesque. Le tout déferle sur les côtes et les submerge, menaçant les populations côtières. Un ouragan qui se promène seul et ne rencontre personne, on s’en fiche un peu. Mais aujourd’hui, les côtes sont terriblement peuplées. Les zones les plus exposées se situent au niveau de la bande intertropicale, ou un peu plus haut. Là, les ouragans rencontrent parfois des gens qui sont particulièrement fragiles, donc plus vulnérables à ce genre d’évènements. (...)
la probabilité de survenue d’ouragans extrêmement puissants augmente avec le changement climatique. Et ça va continuer : nous sommes entrés dans une espèce de fenêtre où des choses extraordinaires vont devenir ordinaires et des choses impensables vont devenir extraordinaires. (...)
Un des facteurs d’exposition – ou non – à un évènement extrême, c’est notre capacité à nous retirer de la trajectoire du danger, donc de nous déplacer. Dans le cas de la Nouvelle-Orléans, des habitants y sont arrivés, bien que leurs propriétés et leurs biens aient été, eux, exposés à l’ouragan.
Comment la richesse, ou la pauvreté, vient jouer là-dedans ? L’accès à l’information joue à plein, mais il dépend aussi de la façon dont on est ciblés par l’État. Et l’État cible des gens qui ressemblent à sa clientèle ordinaire, des gens intégrés dans les circuits de communication, et qui disposent par exemple d’automobiles leur permettant de se déplacer. Les gens les plus pauvres ont tendance à être marginalisés dans l’accès à l’information, à avoir une relation de confiance défectueuse vis-à-vis de l’État et de ses injonctions. Ils se retrouvent donc dans l’incapacité de se soustraire au lieu du danger. (...)
Quels sont autres les facteurs de vulnérabilité face aux extrêmes climatiques ?
La vulnérabilité sociale et économique : est-ce qu’on a juste ce qu’il faut pour vivre, ou est-ce qu’on a des réserves ? Est-ce qu’on a des gens, des réseaux qui nous soutiendront en cas de coups durs ? Est-ce qu’on bénéficie d’une assurance, ou de l’assurance de l’État ? Et il y a aussi toute la vulnérabilité individuelle : est-ce qu’on est jeune, ou vieux ? En bonne santé, ou en mauvaise santé ? Là, la pauvreté joue à nouveau parce que l’accès aux soins de santé, en particulier aux États-Unis, dépend du niveau de richesse.
Au bout du compte, les personnes les plus vulnérables au changement climatique sont les plus pauvres, les gens qui ont le moins accès aux structures de pouvoir, donc les gens en marge, les minorités, les gens qui sont déjà fragiles. (...)
La question sous-jacente est aussi celle de la nature même d’une économie trop proche de l’eau : est-elle sensée dans un contexte de changement climatique ? Est-ce qu’on ne devrait pas penser, dès aujourd’hui, à s’installer ailleurs qu’aux Bahamas ou sur la côte en Floride ? Est-ce qu’on doit continuer d’investir sur des infrastructures menacées de disparition à court ou moyen terme ?
Enfin, concernant la vulnérabilité, il y a vraiment un travail à faire pour que les gens, les pays et leurs institutions soient plus solides et leur permettent de faire face. Je pense à Haïti, un pays qui ne va pas bien du tout, à tous les niveaux. La responsabilité de la communauté internationale est très forte à l’égard de ces pays très vulnérables, exposés aux ouragans et où les risques vont être démultipliés en raison de phénomènes extrêmes, toujours plus intenses.