Après une longue période de méconnaissance, rompue par un premier numéro des Cahiers du Genre coordonné par Helena Hirata et Hélène Le Doaré en 1998 [1], les analyses féministes de la mondialisation néolibérale se sont multipliées en France. C’est dans la suite de ces travaux et en m’appuyant tout particulièrement sur les réflexions pionnières du courant autonome du féminisme latino-américain et des Caraïbes, que je propose ici un cadre d’analyse synthétique de cette mondialisation, autour de quatre entrées : Le capitalisme, allié objectif de l’égalité des sexes ? Les femmes dans le désastre environnemental ; L’imposition d’un « développement » défavorable aux femmes ; Le continuum néolibéral de la violence militaro-masculine.
Ancrage historique et spécificité de la mondialisation néolibérale : un capitalisme qui « libère les femmes » ?
La mondialisation d’aujourd’hui s’inscrit dans une longue histoire. Le monde occidental n’a été ni le seul, ni le premier à se « développer » [Chaudhuri, 1990]. Cependant, il est important de situer la mondialisation dans l’histoire du capitalisme occidental, incluant les lourdes conséquences, tant pour les pays colonisateurs que colonisés, de l’invasion et du pillage de l’Amérique latine et des Caraïbes, de la traite et de la mise en esclavage de dizaines de millions de personnes depuis le xvie siècle, ainsi que de la deuxième vague de colonisation de l’Afrique et de l’Asie au xixe siècle (...)
Les années 1960 et 1970 voient la mise en place de la production standardisée de masse et de l’essor du capitalisme social-démocrate, mais aussi la prise d’indépendance de la plupart des anciennes colonies occidentales et l’éclosion de nombreux mouvements sociaux novateurs, dont le féminisme de la deuxième vague. Les courants les plus radicaux de ce féminisme posent avec insistance la question de l’imbrication des rapports sociaux de pouvoir et critiquent frontalement le devoir-être maternel et hétérosexuel des femmes. Simultanément, la décennie voit se mettre en place les prémices du néolibéralisme, par exemple quand en 1971, le président Nixon impose une décision qui ouvre la porte au développement d’une économie déconnectée du réel : détacher le dollar de l’or. En 1973, le Chili de Pinochet devient le premier pays à expérimenter, sous la contrainte militaire, la « médecine » néolibérale. En 1979, la Grande Bretagne de Margaret Thatcher puis, en 1980, les États-Unis de Reagan, inaugurent officiellement l’ère néolibérale. À partir de 1989-1991, on assiste au démantèlement de l’URSS et au discrédit massif du socialisme réellement existant. En 1995, naît l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont l’objectif déclaré est d’instaurer le libre commerce pur et parfait dans l’ensemble du monde connu. D’importantes réformes économiques libérales accompagnent la « démocratisation » des ex-dictatures militaires d’Amérique du Sud et centrale et des anciens régimes communistes, tandis que l’Inde et la Chine s’orientent chaque fois davantage vers le libéralisme. (...)
Certes, de plus en plus de femmes accèdent au travail salarié [Talahite, 2010]. Pour l’OCDE, les accords de Lisbonne réclamaient même la mise sur le marché du travail rémunéré de plus de 60 % des femmes à l’horizon de 2010 [3]. Un peu partout, tant dans le Nord que dans le Sud global [4], une fraction des femmes accède même à de « bons » emplois, dans des conditions chaque fois plus proches de celles de la main-d’œuvre privilégiée (masculine), sous les auspices favorables de différentes réformes législatives égalitaristes [5]. Ainsi, le capital, que sa voracité envers les derniers réservoirs de main-d’œuvre à « libérer » [Lautier, 2006] rend en partie aveugle aux préjugés sociaux, serait en quelque sorte l’allié objectif des femmes.
Mais cette mise au travail salarié des femmes n’est pas si simple. D’abord, le démantèlement de l’État social là où il existait [6] et la privatisation-renchérissement des services – les hommes continuant à s’auto-exempter du travail de reproduction sociale (soins aux enfants, aux personnes âgées, aux malades, etc.) – posent un grave problème : les femmes sont envoyées sur le marché du travail sans que personne ne les remplace dans « leurs » missions traditionnelles [Talahite, 2010]. Si l’on ajoute à cela le vieillissement démographique des pays du Nord, on obtient une crise de la reproduction sociale (ou crise du care) dans les centres névralgiques du néolibéralisme, qui crée un pressant appel de main-d’œuvre [Kofman et al., 2001 (...)
Plus largement, l’entrée des femmes sur le marché de l’emploi correspond aussi à un processus de féminisation symbolique du travail, au sens d’une détérioration et une précarisation globale de l’emploi [Standing, 1989]. Le « travail néolibéral », caractérisé par le temps à la fois partiel et infiniment extensible, la flexibilité et des conditions spéciales de pénibilité incluant la capacité à assurer une multiplicité de tâches et l’implication émotionnelle, requiert des « qualités typiquement féminines » qui dessinent de nouvelles formes de servilité [Kergoat, 1998]. Un vaste sous-salariat informalisé s’installe parallèlement au démantèlement systématique du Code du travail là où il existait. Au Nord comme au Sud, la grande majorité des femmes restent cantonnées dans le « travail considéré comme féminin » : certains secteurs industriels ou agricoles peu qualifiés et les travaux de « femmes de services » (domestiques et sexuels) [Falquet, 2008].
Pour résumer, la mondialisation a amélioré, parfois considérablement, l’emploi et le sort matériel d’un segment de femmes privilégiées, des villes globales par exemple, tout en poussant beaucoup d’autres sur un marché du travail informalisé et symboliquement féminisé, où leur travail est indispensable et génère une importante plus-value, mais ne leur procure que de très faibles rémunérations, dans des conditions de travail particulièrement détériorées, provoquant une dualisation croissante de l’emploi féminin (...)
Dommage collatéral ou sabotage délibéré ? les femmes dans le désastre environnemental
L’aggravation brutale de la destruction de l’environnement est plus que le simple résultat d’une logique culturelle masculine et occidentale issue des « Lumières » [Shiva et Mies, 1998], basée sur le mépris, la peur et l’exploitation infinie de la Nature et de tout ce qui lui est associé (femmes, populations « primitives » et paysannes, bêtes et plantes…).
On peut en effet lire cette catastrophe environnementale comme l’effet de transformations économiques profondes. (...)
La Révolution verte constitue la suite logique de ce projet de modernisation (industrialisation) du monde rural. Au programme : mécanisation, semences « améliorées », nombreux engrais et pesticides, recours obligé pour acheter les intrants au crédit – dont les femmes sont exclues. L’érection de gigantesques barrages pour l’irrigation, la concentration des terres et un changement du type de cultures sont nécessaires pour rentabiliser les lourds investissements engagés. On connaît ses déboires en Inde : expulsion massive de familles du fait des barrages [Roy, 2003] et du changement d’usage des sols, touchant particulièrement les terres vivrières cultivées par les femmes, épuisement et empoisonnement des sols. (...)
Enfin, les accords internationaux sur la propriété intellectuelle adoptés dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), tout particulièrement sur les Organismes génétiquement modifiés (OGM), marquent la dernière étape de l’enclosure des communaux commencée lors de la première révolution industrielle : la privatisation du vivant [Shiva, 1996]. Les savoirs agricoles millénaires développés par les communautés rurales, notamment par les femmes de ces groupes généralement racialisées et/ou autochtones, sont brevetés et donc pillés en un clin d’œil par quelques multinationales. La terre elle-même est désormais soumise à un rapide processus de privatisation, accéléré par la nouvelle demande d’agro-carburants, provoquant l’accaparement et la déforestation d’immenses étendues de terres, avec la bénédiction des institutions internationales [9].
Dans cette contre-réforme agraire généralisée, certaines femmes semblent tirer leur épingle du jeu : sous l’égide d’ONG appuyées par les institutions internationales, elles réclament la titularisation de terres en leur nom propre. Pourtant, cette légitime revendication d’un meilleur accès aux ressources [Deere et León, 2001] peut aussi se lire comme une instrumentalisation des femmes. En effet, encourager d’anciennes déplacées de guerre indiennes du Guatemala à réclamer des terres en propre et à titre individuel [acnur, 1998] contribue au démembrement des formes de propriété collective indiennes « traditionnelles » qui ralentissaient la privatisation totale de la terre. Et combien de temps ces femmes resteront-elles propriétaires de leur parcelle ? (...)
Un « développement » dommageable pour les femmes
Pour le Sud global, organisations internationales et entreprises préconisent cinq grandes formes de « développement », dont deux ont à peine changé depuis la période coloniale. La première est très connue : se lancer, au détriment des cultures vivrières, souvent féminines [Boserup, 1970], dans la monoculture d’exportation, généralement aux mains des hommes et dont les graves inconvénients sont bien identifiés. (...)
Enfin, depuis 1999, le tourisme est devenu une « solution » recommandée à presque tous les pays [Falquet, 2008]. Qu’il soit « de masse » ou écologique, « éthique » ou sexuel, il s’agit de profiter une fois de plus des avantages « naturels » des pays et des régions, qui incluent la beauté et la disponibilité des femmes, des enfants et des jeunes gens, ainsi que de la Nature. La création de parcs naturels et leur privatisation croissante sont presque toujours décidées sans les populations qui y vivent (souvent autochtones et/ou racisées [18], dont l’habitat était surtout préservé du fait de leur marginalisation) et au prix de leur expulsion. Les conséquences du tourisme sont connues : folklorisation des cultures et tout particulièrement des femmes, renchérissement des terrains et du coût de la vie avec probable éviction des gens du crû. Les femmes et les jeunes sont particulièrement exposé-e-s aux sollicitations sexuelles des touristes mâles, que ce soit en vue de l’obtention de « sexe » ponctuel ou à plus long terme (union, migration), d’autant que le différentiel de richesse est généralement considérable et que les meilleurs emplois dans le domaine du tourisme sont accaparés par les étranger-e-s et les hommes de la région.
Les femmes au cœur du continuum de la violence néolibérale et de la guerre « anti/terroriste » (...)