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Mediapart
Prestations offertes et jeux d’influence : révélations sur McKinsey et Emmanuel Macron
Article mis en ligne le 1er avril 2022
dernière modification le 31 mars 2022

Le cabinet de conseil, au cœur de la polémique pour avoir bénéficié depuis 2017 de contrats contestés, a travaillé gratuitement pour Emmanuel Macron dès son arrivée au ministère de l’économie. Des consultants de McKinsey révèlent à Mediapart la stratégie d’influence qui a alors été déployée autour du futur président de la République.

De l’intérêt de travailler gratuitement pour renforcer sa proximité avec un dirigeant politique. Le cabinet de conseil McKinsey, dont les pratiques ont été épinglées par la commission d’enquête sénatoriale, a misé sur Emmanuel Macron, avant même qu’il se déclare candidat à l’élection présidentielle 2017, dans l’objectif de développer ensuite ses activités avec l’administration, selon des documents et témoignages recueillis par Mediapart.

Cette stratégie s’est notamment déployée en offrant des prestations pro bono, sans contrat ni rémunération, à Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’économie (2014-2016). Au même moment, plusieurs membres du département « secteur public » de McKinsey ont participé, tout aussi gracieusement, au lancement d’En Marche. (...)

Un contrat en particulier a scellé les relations entre Emmanuel Macron et les représentants du département « secteur public » de McKinsey. Fin 2015, le jeune ministre de l’économie fait appel à la firme américaine pour travailler sur les contours de son projet de loi « Noé », pour « nouvelles opportunités économiques », visant à « libérer » la croissance des entreprises.

Cette loi « Macron 2 », finalement enterrée en 2016 au profit de la loi El Khomri, est préparée par un groupe de travail constitué autour d’une équipe de quatre consultants du cabinet de conseil.

Mais, alors que des discussions avaient été engagées sur la rémunération de cette mission, McKinsey a finalement décidé de travailler gratuitement, selon nos informations. (...)

Sur le fond, les consultants de McKinsey ont notamment évalué le potentiel économique de la libéralisation de plusieurs secteurs d’activité. Mais les données finales présentées par Bercy, s’appuyant sur le travail du cabinet de conseil, n’étaient pour certaines pas sourcées, voire erronées, comme l’avait raconté à l’époque Rue89. (...)

Deux membres de l’équipe déployée pour le projet Noé, Karim Tadjeddine et Mathieu Maucort ont également participé, en parallèle des réunions sur le projet de loi, à des rendez-vous plus officieux à Bercy, selon nos informations. (...)

Ces réunions se sont tenues à partir de septembre 2015, à une période où Emmanuel Macron et son équipe rapprochée préparaient justement le lancement d’En Marche, officialisé quelques mois plus tard. Sollicités, ni l’actuel président de la République, ni McKinsey, à qui nous avons pourtant donné les dates précises des réunions, n’ont voulu nous répondre sur l’objet de ces rendez-vous.

Après le lancement public d’En Marche et le départ d’Emmanuel Macron de Bercy, plusieurs membres de McKinsey ont ensuite travaillé sur la campagne officielle, ainsi que le prouvent des mails issus des MacronLeaks et révélés par Le Monde. (...)

D’autres consultants de McKinsey ont également participé à d’autres événements liés à l’organisation de la campagne, tels que des réunions de réflexion ou des rédactions d’articles, avait aussi révélé le média spécialisé Consultor en 2019. (...)

Enfin, des salariés de McKinsey ont directement rejoint En Marche ! pendant la campagne, à l’instar de Mathieu Maucort, qui sera ensuite nommé directeur de cabinet de Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État au numérique. « Il y avait une grosse proximité avec Macron, ça faisait une sacrée communauté chez McKinsey », confirme un ancien du cabinet de conseil. (...)

Au sein de la firme, rares sont les témoins à accepter de revenir sur ces accointances politiques. L’entreprise reste discrète sur ses pratiques, et veille à maintenir le contact avec ses anciens salariés. (...)

« Je suis très content que ces affaires sortent, on vendait des fortunes des trucs effarants de nullité », dénonce un ancien consultant. (...)
très choqué de voir des projets qui montent au niveau de la définition de la politique ». « Je ne pense pas qu’ils sont compétents pour cela », estime-t-il au sujet de ses anciens collègues.

Ces interlocuteurs mettent aussi en doute la rigueur des travaux ensuite facturés à l’État dans le cadre des missions de conseil stratégique. (...)

Partout dans le monde, McKinsey a développé une culture d’entreprise commune, permettant de développer des synergies d’une efficacité redoutable. (...)

« Comment vous pouvez aller vite ? En préfigurant les réponses aux questions que l’on vous pose », complète l’ex-associé déjà cité, également critique de la méthodologie développée au sein du cabinet. « Un grand principe de travail réside dans le fait que l’apriori est plus important que la recherche de la solution, développe-t-il. (...)

C’est très important, la bonne présentation, l’objectif est qu’on ne puisse pas vous dire non. Si la présentation est bien ficelée, c’est très difficile pour le client de dire qu’il n’est pas d’accord avec les conclusions. »
Des nombreux scandales à l’étranger

Parmi les anciens consultants interrogés par Mediapart, plusieurs évoquent aussi des problèmes d’ordre éthique, et citent les nombreux scandales qui ont éclaboussé leur ancien employeur à l’étranger – « la firme », fondée aux États-Unis en 1926, est implantée dans 65 pays. (...)

En ce qui concerne les relations entre McKinsey et la campagne 2017, Amélie de Montchalin a indiqué que « de tout temps, en tout lieu, une équipe de campagne est composée de bénévoles, de consultants, mais aussi d’étudiants ou de retraités. Ils s’engagent car ils ont des convictions personnelles ». Ce qui ne permet pas, selon la ministre de la fonction publique, d’étayer « les allégations de copinage ».

« Si le gouvernement affirme qu’il n’a “rien à cacher”, il lui aura fallu 5 ans pour réagir, alors que les dépenses de conseil de l’État ont plus que doublé entre 2018 et 2021 », ont immédiatement répondu Arnaud Bazin, président LR de la commission d’enquête, et la rapporteure communiste Éliane Assassi.

Dans son communiqué de presse, le Sénat a aussi déclaré qu’il « pren[ait] acte » de l’organisation de cette « action de communication », depuis les « locaux du ministère de l’économie et des finances », « à dix jours du premier tour de l’élection présidentielle ».