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Qu’est-ce que le racisme ? La définition en procès
/Eric Fassin Enseignant-chercheur, sociologue
Article mis en ligne le 9 juin 2021

Naguère, en matière de racisme, les choses semblaient simples : il y avait en France, disons depuis les années 1960, avec la décolonisation et le reflux de l’extrême droite, un consensus apparent pour rejeter le racisme. Bien sûr, en 1983, il y eut d’un côté la Marche pour l’égalité et contre le racisme, de l’autre les premiers succès du Front national. Mais c’était aussi le moment où revenait en force, dans le débat public, la figure de la République universaliste. Ainsi, l’exception raciste semblait encore confirmer la règle antiraciste.

À l’époque, tant le racisme que l’antiracisme étaient définis comme des idéologies. En conséquence, il suffisait de répudier le racisme pour en être exonéré ; mais pour en être accusé, il fallait le revendiquer. Autant dire que le racisme, c’était l’autre. D’ailleurs, pour mieux le tenir à distance, on l’attribuait volontiers aux classes populaires : les élites éclairées s’en croyaient exemptes. Le racisme, pensaient-elles, n’était qu’un résidu idéologique dû à l’ignorance. Les lumières de la raison devaient pouvoir dissiper cette obscurité.

Racisme systémique

Depuis les années 1990, il est devenu de plus en plus difficile de se contenter d’une telle conception. En effet, le racisme n’a rien de résiduel. Au contraire, il pèse de plus en plus sur les minorités. Ce n’est pas seulement l’insulte ou l’agression ; ce sont aussi, et peut-être surtout, les mécanismes insidieux de la discrimination raciale, en particulier dans l’accès à l’emploi ou au logement, ainsi que dans les rapports avec la police. Cette prise de conscience a entraîné une nouvelle approche du racisme, moins idéologique que sociologique. Il s’agit, non seulement d’individus racistes, mais de mécanismes sociaux structurels : c’est ainsi qu’on parle de « racisme systémique ».

La question n’est pas tant de juger les intentions que les résultats, soit le racisme en effet. (...)

Cette redéfinition correspond ainsi à un véritable changement de paradigme. Non plus : qui est raciste ? Mais : qui subit le racisme ? C’est donc renverser le point de vue, en délaissant l’idéologie pour s’attacher à l’expérience des discriminations qui constitue ces personnes que l’on nomme désormais racisées.

Or dans le même temps, le vote d’extrême droite n’a cessé de progresser, à tel point qu’aujourd’hui, la victoire du Rassemblement national à l’élection présidentielle ne paraît plus impensable. Sans doute dira-t-on que la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen y est pour beaucoup. Encore faut-il noter, dans l’autre sens, que les idées de l’extrême droite ont gagné du terrain à droite, et même à gauche : la continuité des politiques d’immigration, d’un président à l’autre, et l’obsession croissante pour l’islam, de droite à gauche, en sont les signes les plus visibles.

Désormais, le racisme s’exprime à découvert. Loin de fermer la porte des médias, une condamnation pour incitation à la haine raciale l’ouvre grand. (...)

À force de tolérer le racisme systémique, on a vu revenir, ouvertement, l’idéologie raciste : c’est ainsi qu’on présente le « Grand remplacement », discours de haine, comme une « théorie ». La banalisation des effets discriminatoires a donc légitimé le retour du racisme en intention. (...)

de plus en plus, le racisme s’inscrit dans des politiques. On l’a constaté contre les Roms, pris pour cibles jusqu’au sommet de l’État, de Nicolas Sarkozy à Manuel Valls ; contre les musulmans et surtout les musulmanes, comme le montrent les lois à répétition visant le voile ; et contre les minorités visibles, avec les contrôles au faciès que, condamné, l’État a justifiés devant la justice en 2016 au motif qu’ils viseraient « la seule population dont il apparaît qu’elle peut être étrangère ». La progression de ce racisme politique explique en retour la montée d’un antiracisme politique, porté en particulier par des personnes concernées au premier chef. Ce n’est donc pas un hasard si la question des violences policières y joue un rôle central : elle articule l’expérience partagée d’un racisme systémique avec la mise en cause de la responsabilité politique de l’État.

Le ministre de l’Éducation nationale ne s’y est pas trompé : le 21 novembre 2017, il annonçait porter plainte contre le syndicat Sud-Éducation 93, accusé d’organiser des ateliers en non-mixité, et surtout coupable d’oser parler de « racisme d’État ». (...)

Jean-Michel Blanquer était salué ce jour-là à l’Assemblée nationale par une ovation générale, à commencer par Marine Le Pen. En opposition à l’antiracisme politique, un nouveau front républicain se constituait alors non pas contre, mais avec le Rassemblement national ; non pas contre le racisme, mais contre un nouvel antiracisme redéfini du point de vue des personnes directement concernées. D’ailleurs, les attaques récentes contre les réunions non-mixtes d’un autre syndicat, l’UNEF, permettent à la dirigeante d’extrême droite de donner une fois encore des leçons d’antiracisme. Et parmi celles et ceux qui s’indignent d’une telle récupération, beaucoup n’en imputent pas moins la faute à l’antiracisme politique...

Une offensive politique

Ce n’est pas un hasard si c’est en juin 2020 que le président de la République, en dénonçant les universitaires qu’il juge « coupables » de « casser la République en deux », a lancé l’offensive contre le « séparatisme ». (...)

L’antiracisme dominant dans les années 1980 visait une idéologie raciste ; dans les années 2010, il s’arrête au mot race. Dans cette perspective, le nouvel antiracisme serait un racisme nouveau.

Mais ce renversement lui-même redouble : les vrais racistes, ce seraient (surtout) des personnes racisées. En France, les Arabes et les Noirs seraient moins victimes que coupables de racisme. Pareil basculement ne s’est pas fait d’un seul coup. (...)

Depuis les années 1990 et surtout 2000, en France, en même temps que les sciences sociales, les mobilisations antiracistes ont redéfini le racisme en partant de l’expérience des personnes racisées, c’est-à-dire de celles qui le subissent, plutôt que du point de vue de celles qui en sont accusées. C’est bien en ce sens que le comprennent les nouvelles générations. Passer ainsi de l’idéologie au résultat, ou encore de l’intention aux effets, a révélé, au-delà des cas individuels, une logique structurelle. En refusant de nommer ce racisme systémique, et donc de le dénoncer en tant que tel, les politiques ont paradoxalement confirmé que leur responsabilité était bien engagée : ne pas le combattre, c’est en être complice. Sans doute peut-on s’appuyer sur l’État pour combattre le racisme : sa condamnation pour les contrôles au faciès en est la preuve. Toutefois, le Défenseur des droits l’a souligné, les institutions jouent en même temps un rôle dans la production de discriminations systémiques.

En réaction, une contre-offensive a été lancée dont la rhétorique inverse le sens du racisme. Au lieu d’accepter que le racisme structurel engage notre responsabilité collective, elle pose que les véritables racistes seraient les personnes racisées. C’est le monde à l’envers. Depuis 2016, le scandale à répétition suscité par les réunions en non-mixité raciale s’inscrit dans cette histoire ; on pourrait même dire qu’il la récapitule. Présenter ces réunions comme « interdites aux Blancs », au motif qu’elles s’adressent à celles et ceux qui subissent le racisme, c’est agiter le soupçon de racisme anti-blanc. Or partager ces expériences, c’est la raison d’être de telles réunions.

Ce qui est visé, ce n’est pas seulement le lexique racial ; c’est bien le changement de paradigme, soit le fait de définir le racisme du point de vue des personnes dites racisées. « Sans la justice, vous n’aurez jamais la paix », scande le comité Adama Traoré place de la République. « L’antiracisme, c’est le racisme », lui rétorque aujourd’hui, dans l’espace médiatico-politique et jusque devant la justice, une bruyante rhétorique orwellienne, avant de conclure : « les coupables, ce sont les victimes ».