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Quand l’occident excisait
/ Par Malik BEZOUH
Article mis en ligne le 23 mars 2021

Lorsque l’on pense à l’excision, ce terrible fléau, cela nous renvoie très naturellement à des contrées lointaines situées en Afrique, en Asie et dans certaines régions du Moyen-Orient. Pourtant, et contrairement aux idées reçues, l’Europe, durant tout le XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, fut aussi une région du monde où l’on excisait les jeunes filles et les femmes.

« Si le clitoris se révèle une source d’excitation permanente, on doit le considérer comme malade et son ablation devient licite[1] »

On pourrait croire, à raison, que cette affirmation émane d’un adepte de l’excision habitant les contrées de l’Afrique orientale, de l’Indonésie, de l’Égypte ou de l’Erythrée, zones du monde où ce type de mutilations génitale est une sinistre réalité[2]. Que nenni ! Ces propos sont ceux proférés, au XIXe siècle, par le corps médical européen. (...)

Commençons notre réflexion par ce texte sur le clitoris tiré de la très célèbre Encyclopédie des sciences et des arts qui fut élaborée au XVIIIe siècle par les philosophes des Lumières Diderot et D’Alembert :

« C’est une partie extrêmement sensible, et qui est le siège principal du plaisir dans la femelle […] Il s’est trouvé des femmes qui en ont abusé. Lorsqu’il avance trop en-dehors dans la femme, on en retranche une partie […]. Il est quelquefois si gros et si long, qu’il a tout à fait l’air d’un membre viril ; et c’est de-là souvent que l’on qualifie des femmes d’êtres hermaphrodites[3]. »

On le voit dans cet écrit : la clitoridectomie, terme médical usité aujourd’hui pour décrire l’ablation partielle ou totale du clitoris, était justifiée, naguère en Occident, pour rendre étanche la barrière séparant les sexes masculin et féminin. Elle était donc, en quelque sorte, un marqueur d’altérité. Un clitoris faisant des siennes, entendez protubérant, devait rentrer dans le rang et donc subir une réduction de son volume, seule façon d’empêcher le brouillage des identités sexuelles et, partant, de respecter l’ordre des choses prescrit non par Dieu mais par la nature. Ainsi donc, en filigrane, se dessinait déjà une angoisse masculine non avouée du trouble identitaire lié au genre. Notons aussi, dans ce même passage, une allusion à la nécessité de contrôler le désir féminin qui, s’il n’était pas maîtrisé, pouvait entrainer toutes sortes de dérives charnelles chez la femme.

Bref, au XIXe siècle, époque où, sous l’influence de Lamarck et Darwin, s’opère la grande révolution naturaliste, le respect de la "loi naturelle", se substituant à celle de Dieu, en déclin du reste dans les sociétés européennes, exigera que la femme demeure la femme. Formulé différemment, la mutilation génitale des femmes ambitionnait de corriger un défaut de dichotomie entre l’homme et la femme. (...)

À ces considérations vont se greffer des éléments médicaux de plus en plus prégnants au fur et à mesure que l’Europe, gagnée par une fièvre scientiste, s’enfoncera dans sa phase « hygiéniste ». (...)

Ainsi, les médecins, en quête de traitements curatifs, tenteront de soigner l’ensemble des maladies. La masturbation étant l’une d’elles. Considéré comme un fléau majeur, l’onanisme, autre nom donné à cette pratique sexuelle solitaire, est alors combattu opiniâtrement par le monde médical.

Travaillée par la peur d’un déclin démographique[5], conséquence de cet auto-érotisme sans portée procréative, la grande majorité des médecins, vers la fin du XVIIIe siècle, à défaut de convaincre par la raison, usera d’une propagande de terreur sur les effets sanitaires calamiteux de la masturbation. Le traité médical du médecin suisse Samuel Tissot, qui fera florès, en est emblématique. (...)

l’œuvre décrit les « atteintes graves, irréversibles[6] » sur la « santé physique et psychique » des populations rongées par ce « vice » qui rendrait les garçons « pâles, efféminés, engourdis, paresseux, lâches, stupides » et les filles « sanguines, bilieuses, vigoureuses », en un mot « viriles ». L’objectif de ce thérapeute, dont l’aura n’a eu de cesse de grandir, était de prévenir « la fin de l’espèce humaine et le désordre social » que porte en germes la masturbation[7].

Dès lors, on comprend pourquoi des thérapeutes vont préconiser la neutralisation du clitoris, inquiétante source de plaisir, pour freiner les ardeurs sexuelles des jeunes femmes. Pour ce faire, ils useront de techniques allant du percement, à l’incision en passant par la scarification ou la cautérisation du clitoris.

Ces techniques rempliront les manuels médicaux des hygiénistes et autres psychiatres. (...)

. Désarmés face à ce qu’ils jugèrent être une « calamité » sanitaire, ils furent d’avis que les mutilations sexuelles constituaient une arme préventive contre l’auto-érotisme des femmes. (...)

invention, en 1959, par le médecin américain W. G. Rathmann, d’une pince dédiée à l’amputation du clitoris (...)

En résumé, il apparait que l’excision, terme ne recouvrant qu’une fraction des opérations mutilatrices faites sur les parties génitales de la femme, fut une réalité en Occident. Justifiée dès le Siècle des Lumières, elle prendra son essor du XIXe au XXe siècle. Pour la légitimer, on évoquera tantôt la préservation des identités sexuelles menacées par un clitoris en voie de "phallusisation", tantôt la santé publique dans un contexte marqué par une obsession hygiéniste, ou encore l’absolue nécessité de réfréner la masturbation vue comme une abominable « déviance sexuelle » attentatoire à la vitalité démographique.

Aujourd’hui, dans un Occident acquis aux valeurs humanistes et démocratiques, un tel acte est abominé. Malheureusement, ailleurs, l’excision et ses variantes, pratiquées de façon ritualiste, continuent à faire moult victimes. Ainsi, en 2016, les Nations unies estimaient à « 200 millions » le nombre « de filles et de femmes ayant subi une […] mutilation génitale dans les pays les plus concernés[10] ». Et en terre d’islam, qu’en est-il ? Disons-le sans ambages : l’excision est contraire aux valeurs musulmanes. Cependant, en Égypte, pour ne citer que ce pays, beaucoup croient dur comme fer que « l’excision rend plus fécondes […] les jeunes filles, préserve leur chasteté et réfrène leur désir sexuel[11]. »