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Quand les médias faibles deviennent les plus forts
Article mis en ligne le 15 mai 2019

Dans son édition du 14 mai, Le Monde met en Une les "violences policières". Un inquiétant dossier remet en cause six mois de déni, et marque l’échec du gouvernement, qui a cédé à "l’engrenage de la violence". Sans les vidéos en ligne, cet aveu tardif aurait-il pu avoir lieu ?

(...) Ce pouvoir de révélation des médias faibles n’existe que parce que les grands médias, eux, n’ont pas restitué de façon impartiale, comme ils en revendiquent la mission, ce volet pourtant terriblement visible du conflit social. Comme toutes les rédactions, incapables de produire une véritable autocritique, Le Monde ne commente pas son propre silence, qui a contribué à faire d’internet le seul canal véhiculant les preuves des exactions policières, documentées au jour le jour par le recensement minutieux du journaliste David Dufresne sur son compte Twitter (que seul Médiapart a régulièrement relayé). (...)

Un compte rendu récent de l’ouvrage de la sociologue Jen Schradie contredit les prédictions optimistes des gourous du web 2.0 : « internet n’a pas été l’outil d’une démocratie participative ». La chercheuse souligne l’absence d’horizontalité du média, qui reste soumis aux divisions de classe. Les pratiques militantes des Gilets jaunes, qui se sont rapidement heurtées à une forte résistance de classe, et ont échoué à entretenir une communication directe entre les manifestants et le public, confirment le diagnostic de cette étanchéité relative. Le dossier du Monde n’en constitue pas moins un hommage involontaire à la faculté des réseaux sociaux d’avoir mis en circulation des informations oblitérées par la fabrique du consentement. Plutôt qu’un outil de communication, le mérite du web est bien d’avoir joué un rôle de médiateur, à travers le filtre actif de la conversation et la sélection des séquences désignées comme les moments-phares du conflit, d’abord commentées sur Twitter avant d’être rejouées par les chaînes d’information ou les journaux télévisés.

Puisque les vidéos des réseaux sociaux ont donné une visibilité aux violences policières, quelle est l’utilité de les voir mentionnées par Le Monde ? C’est que l’information n’a pas la même valeur ni la même autorité selon l’organe qui la transmet. Une vision concordante de la part de médias de sensibilités différentes contribue fortement à donner un caractère universel à un problème. En France, depuis six mois, faute d’un traitement consensuel des violences policières, il était possible de faire mine d’ignorer la question.

La reconnaissance par le quotidien d’une thématique qui n’avait jusqu’à présent été déployée que par des médias alternatifs illustre son passage au rang de problème légitime dans la sphère publique. Tout comme la mise en évidence du mensonge de Castaner à propos de la prétendue « attaque » de l’hôpital de la Salpêtrière a contraint le ministre de l’intérieur a un humiliant rétropédalage, les responsables politiques devront désormais choisir entre le déni et le risque de perdre toute crédibilité. Lorsqu’on considère les mois d’efforts consacrés par Emmanuel Macron à l’invisibilisation des violences policières, ce renversement est un échec cuisant.

Un des facteurs essentiels de ce scénario a été la durée et la constance de la mobilisation des Gilets jaunes. (...)

Il a fallu la longue accumulation de souffrances, de témoignages, et la montée d’un sentiment de scandale qui s’est peu à peu diffusé dans la société. Malgré la tentative du Monde pour maintenir un équilibre factice opposant « l’ultraviolence » des casseurs aux exactions de la police, le constat final, celui d’un gouvernement qui a cédé à « l’engrenage de la violence », « impuissant à ramener la concorde sociale », résonne comme une condamnation. La bonne nouvelle est qu’internet peut l’emporter sur la fabrique du consentement. Mais la victoire des médias faibles a un goût de cendres.