Les habitants de ce village situé à la frontière italienne doivent tout reconstruire, tout en évitant la propagation du Covid-19. Après six semaines sans eau potable, la mise en place d’une piste et la réouverture très progressive des commerces annoncent le début d’un retour à la vie normale.
Si j’arrête les cachets, je ne dors pas. A 3 ou 4 heures le matin, j’ai cette vague qui me réveille. Je la vois. C’est fou, mais je la vois." Pierre-Antoine en parle comme si c’était hier. Attablé avec cinq amis, il revit cette nuit tragique du 2 au 3 octobre 2020 où il a vu sa maison emportée par la Roya, déchaînée par la tempête Alex qui, à ce jour, a fait neuf morts. A Tende (Alpes-Maritimes), dans la vallée des merveilles, le jeune retraité regardait la télévision, quand Pacha, son chien de chasse, s’est jeté sur lui. "Il m’a sauvé. Sans lui, je restais tranquille sur le canapé. En 30 secondes, la vague a fait 30 mètres", passant du fond de son jardin à son salon. Six semaines plus tard, à la mi-novembre, la maison est coupée en deux. De l’autre côté de la rive, on voit encore le micro-onde, le frigo et les carreaux provençaux. Comme une maison de poupée que l’on a laissée ouverte. (...)
Les 2 000 Tendasques se souviendront longtemps de ce mois de novembre 2020. Il aura fallu attendre six semaines pour avoir à nouveau accès à l’eau potable, et sept semaines pour qu’une piste, dont l’accès est réglementé, relie le village à Fontan, ce lundi 23 novembre. "Avant, on était enfermés d’est en ouest par la montagne, maintenant, on l’est du nord au sud par les routes qui ont été détruites", résume une cycliste. Jusqu’ici, les habitants pouvaient péniblement quitter la ville. Seules deux solutions s’offraient à eux : deux trains par jour pour se rendre à Nice, après plus de trois heures de trajet, ou les cols de montagne, empruntés uniquement par les quads ou les 4x4. Très dangereux, ces cols sont interdits d’accès dès les premières gelées.
Et comme si cela ne suffisait pas, fin octobre, un cluster a été détecté dans le hameau de Vievola, un peu plus loin dans la commune. Brutalement, le contexte national de crise sanitaire liée au coronavirus s’est rappelé aux habitants, qui avaient presque fini par l’oublier. (...)
"On est confinés, de fait", remarquent les Tendasques. Ils sont coupés du monde, mais parviennent difficilement à se passer des moments de convivialité, indispensables pour affronter la reconstruction et la crise sanitaire. "Le confinement : ce n’est pas la priorité ici", tranche Marie-Jo, qui loge désormais chez sa fille, faute de chauffage. "La priorité, c’est qu’on se sorte de tout ça. Qu’on ne soit plus pris comme des rats. J’ai cette impression d’étouffement qui me ronge." (...)
Difficile de faire entendre au millier d’habitants restés sur place que les réunions familiales ou amicales sont interdites. Dans le cas de Pierre-Antoine, impossible de s’isoler. Ses amis sont unanimes : "Il va très mal." Deux mois avant la tempête Alex, il perdait sa femme des suites d’une maladie foudroyante. (...)
Alors, Pierre-Antoine erre, accompagné de Pacha, son chien de chasse. Dans le village, le tabac a obtenu une dérogation et vend encore des cafés à emporter. Les secouristes, les agents de l’Office national des forêts (ONF) et surtout quelques Tendasques en profitent pour se retrouver sur le parvis, à l’air libre. Pierre-Antoine et Serge partagent leurs drames autour d’un café serré. (...)
Lui aussi retraité, il vivait dans le hameau de Vievola jusqu’à la tempête.
Sa maison tient miraculeusement debout. Elle est cerclée de sable, d’arbres et de gravats. Tout a été emporté. Ses papiers, ses voitures, ses souvenirs. "Il va falloir que je tienne le coup. Je ne peux pas être confiné, ce n’est pas possible. On ne peut pas m’enfermer chez moi. Avec les soucis que j’ai... Si je suis confiné, je vais tomber." Depuis le 3 octobre, c’est son ex-femme qui l’héberge dans son appartement à Tende. (...)
C’est dans ce contexte que le maire de la ville, Jean-Pierre Vassallo (sans étiquette), a demandé un allègement du confinement. "Les gens ont besoin de sortir de la maison, de partager, de discuter", constate l’édile. Même à la banque, "l’urgence sanitaire est moins urgente que l’urgence solidaire et de première nécessité, affirme un conseiller. (...)
Plus d’un mois et demi après la catastrophe, la vie recommence timidement. Après l’ouverture de la boulangerie, c’est désormais le boucher qui relève son store. Dès le premier jour, sa boutique est remplie. (...)
Dès les jours qui ont suivi la catastrophe, la solidarité s’est organisée. Outre les célébrités, les bénévoles ou les donateurs privés, certains Tendasques organisent leur monde d’après. (...)
"L’info circule, donc les gens savent qu’on ne va rien lâcher. La vallée de la Roya, la vallée des merveilles, c’est ici. Et c’est la nôtre."