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Suisse - Grève des femmes/grève féministe : Un pas de plus vers une internationalisation des luttes féministes ?
13 août par Stéfanie Prezioso
Article mis en ligne le 16 août 2019
dernière modification le 15 août 2019

« Mais que veulent-elles ? » La question s’est posée depuis l’organisation des premières assises féministes de juin 2018 à Lausanne et l’appel lancé à une grève des femmes*/grève féministe pour l’année suivante. Le 14 juin 2019, soit exactement 28 ans après la toute première grève des femmes* en Suisse, plus d’un demi-million de femmes* et d’hommes solidaires ont pris part aux mobilisations à travers tout le pays. A cela, il faut ajouter des milliers de personnes qui, dès minuit, ont occupé l’espace public, certains lieux de travail ou qui ont simplement manifesté leur solidarité avec la grève en arborant la couleur violette ou le badge confectionné pour cette occasion.

Il est difficile d’analyser le succès d’un tel mouvement de masse, nécessairement hétérogène en termes de composition sociale, de provenance politique, d’origine culturelle, nationale, religieuse ou générationnelle. Il est d’autant plus ardu de le comprendre que, dès le départ, en décidant d’une mobilisation le 14 juin, et non le 8 mars, comme dans le reste du monde, ce mouvement semblait vouloir se placer en décalage avec les mobilisations transnationales de ces trois dernières années. Pourtant, ces mobilisations ont vu la montée d’une nouvelle vague féministe, portée par des millions de femmes qui se sont rassemblées, ont manifesté et/ou se sont mises en grève pour lutter contre les politiques socialement régressives qui frappent de plein fouet les femmes*, aggravant aussi les diverses formes d’oppression patriarcale qui dominent nos sociétés.

Pourtant, l’ampleur du mouvement et sa réussite indubitable en Suisse sont à mon sens à chercher dans la jonction entre le caractère offensif de ce nouveau mouvement féministe international et la reprise de cette expérience cruciale qu’avait été la grève des femmes du 14 juin 1991 pour ce pays profondément conservateur et patriarcal qu’est la Suisse – classée 20e par le World Economic Forum en matière d’égalité des genres. Cette date symbolise en effet un moment phare pour le renouveau du féminisme en Suisse. (...)

Le 14 juin 1991, en effet, un demi-million de femmes* s’étaient mobilisées partout dans le pays pour que l’égalité des sexes (de droit et de fait), inscrite dix ans plus tôt, jour pour jour, dans la constitution fédérale, soit enfin appliquée [1]. Le mouvement avait alors grossi d’autant plus sûrement qu’il affichait un ras-le-bol très largement partagé dans l’un des derniers pays d’Europe occidentale à avoir accordé le droit de vote et d’éligibilité aux femmes, bien après le Royaume-Uni, l’Irlande, l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Italie.

Le mouvement féministe suisse avait mené la bataille pour l’obtention des droits politiques depuis des décennies. (...)

Le féminisme n’avait-il pas servi bien souvent à légitimer des scénarios politiques ne promouvant ni la justice sociale ni la « justice de genre » ? A cela s’ajoutait le fait qu’il avait été incapable, ou avait simplement refusé de saisir les relations entre sexisme et racisme ; se faisant le chantre, au nom de « l’émancipation des femmes », d’une bataille contre d’autres femmes, notamment les femmes musulmanes voilées, bouc-émissaires toutes trouvées de la droite nationaliste ou libérale, voire de secteurs de la « gauche » dite « laïque ». (...)

Ce féminisme-là avait également contribué à exclure les couches sociales « invisibilisées » ou précaires de son agenda militant. Le cas d’école étant bien sûr celui des sans-papiers dont, selon les estimations disponibles, la majorité sont des femmes employées par l’économie domestique [3]. Migrantes sans statut légal, en position précaire, elles sont chargées, contre un maigre salaire et sans assurances sociales, d’une partie du travail ménager et de care, permettant aux femmes des couches moyennes et supérieures d’échapper, dans une certaine mesure, au surtravail qui découle de la privatisation croissante des tâches domestiques et de leur partage inégal entre femmes et hommes. (...)

Comme l’écrivait Nancy Fraser : « Le féminisme mainstream a adopté une vision a minima de l’égalité, orientée vers le marché, qui correspond clairement à la perspective néolibérale entrepreneuriale. Ainsi, il tend à s’inscrire dans le cadre d’un capitalisme prédateur et gagnant qui engraisse les investisseurs en cannibalisant le standard de vie de tout un chacun. Pire encore, ce féminisme fournit un alibi à de telles prédations. De façon croissante, c’est la pensée féministe libérale qui confère le charisme, l’aura émancipatrice, sur lesquels le néolibéralisme s’appuie pour légitimer sa redistribution de richesses sur une large échelle en faveur des nantis » [4].

Or, les quelque 200 femmes* rassemblées par une chaude journée de juin 2018 dans une salle surpeuplée de Lausanne entendaient précisément mettre ces questions à l’ordre du jour des mobilisations prévues en 2019. Chercher à se réapproprier un féminisme combattif, en utilisant le répertoire d’action de la grève, dans un pays où la grève politique est illicite, marquait donc une étape importante. (...)

Avec la campagne contre l’élévation de l’âge de la retraite des femmes et la bataille contre la baisse massive de l’imposition des grandes entreprises, gagnées coup sur coup en 2017, les organisations politiques de la gauche combative, ainsi que les secteurs militants des syndicats et du monde associatif ont tissé des liens importants sur lesquels la mobilisation de juin 2019 a pu compter.

Au plan international, depuis 2017, face à la victoire de Donald Trump aux États-Unis et à l’arrivée au pouvoir de forces conservatrices et fondamentalistes un peu partout dans le monde et de leur guerre déclarée contre les femmes*, les plus pauvres, les précaires, les migrants, en Suisse aussi, les mobilisations du 8 mars ont pris de l’ampleur. Des jeunes, voire de très jeunes femmes, débordent les rassemblements féministes traditionnels, avec la participation notable de secteurs autonomes (en mixité ou en mixité choisie), contre les violences de tous ordres faites aux femmes, renforçant et/ou diversifiant les comités 8 mars, un peu assoupis jusque-là. Elles seront un millier dans les rues de Genève, en mars 2017, et plus du double en mars 2019, alors que la grève se prépare.

Féminisme, luttes de classe et internationalisme (...)

Le manifeste de la grève, rédigé d’abord par un petit groupe de femmes* désigné par l’assemblée lors de la seconde plénière de la coordination romande à Lausanne, en septembre 2018, puis discuté, amendé, corrigé et augmenté par les collectifs locaux, en est sans doute l’un des résultats les plus aboutis. La discussion du manifeste a voulu être la plus horizontale possible, visant à réunir dans l’élaboration l’ensemble des forces présentes, celles des militantes expérimentées, issues le plus souvent de la gauche radicale, d’associations de femmes migrantes, et de syndicats (du privé et du public), mais aussi celles des militantes les plus jeunes qui voulaient faire entendre leur voix. Des modalités qui ont permis de déterminer ensemble les répertoires d’action et les revendications de la grève, parmi lesquelles : le salaire égal, le salaire minimum, la réduction du temps de travail ; les assurances et prestations sociales ; les droits des femmes migrantes au travail et dans leur parcours migratoire (appel à la régularisation et à une législation qui les protège) ; la lutte contre les discriminations et violences faites aux femmes* (plan national de prévention et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, acceptation du droit d’asile pour ces raisons) ; la liberté de vivre son orientation sexuelle et de choisir son identité de genre ; la présence des femmes dans l’espace public/politique.

La radicalité du manifeste, qui met nommément en cause le système patriarcal et capitaliste, a été une conquête décisive. A Bienne, en mars 2019, les 500 femmes* présentes adopteront un Appel à la grève. C’est cet appel, connu sous le nom d’Appel de Bienne, qui sera lu le 14 juin à 11h. du matin dans certains lieux de travail et dans l’espace public en Suisse : « Nous toutes, femmes*, avec ou sans partenaire, en collectivité, avec ou sans enfants, avec ou sans emploi, et quelle que soit la nature de l’emploi, en bonne santé ou malade, avec ou sans handicap, hétéro, LBTIQ, des plus jeunes aux plus âgées, nées ici ou ailleurs, avec des cultures et origines différentes, nous appelons à une Grève féministe et des femmes* le 14 juin 2019. Nous voulons l’égalité dans les faits et nous voulons décider nous-mêmes de nos vies. Pour cela, nous ferons grève le 14 juin 2019 ! » [7]. (...)

Des cahiers de revendications par secteurs professionnels ont également été réalisés et déposés sur les lieux de travail. Ils constituent aujourd’hui un enjeu de taille pour la poursuite de l’immense mobilisation du 14 juin. Beaucoup d’initiatives sont venues d’en bas, en particulier dans le secteur public (crèches, écoles, universités, hôpitaux, administrations publiques...). C’est sans doute là (mais nous n’avons pas encore tous les chiffres), que la mobilisation a été la plus forte et que la grève a été la plus suivie. Dans le secteur privé, elle a été rendue particulièrement difficile. En effet, dans l’horlogerie et la métallurgie, les centrales syndicales ne se sont pas jointes à l’appel à la grève, les conventions collectives de travail comportant des clauses de paix du travail absolue. Pourtant, dans certains cas, les liens de solidarité entre les travailleuses des secteurs public et privé ont été affichés dans des cahiers de revendications spécifiques. Ainsi, celui des employées, étudiantes, doctorantes de l’Université de Lausanne, comportait aussi des revendications pour les travailleuses de la cafétéria et des entreprises de nettoyages (toutes étrangères), embauchées par des sociétés privées sur le campus.

La popularité du mouvement au sein de la population, dont témoigne un sondage diffusé par la presse, ainsi que son ampleur, ont impulsé une sorte de strike washing : certaines entreprises autorisant des pauses prolongées ou libérant les femmes à 15h24, moment symbolique à partir duquel les femmes ne sont plus payées en Suisse (puisqu’elles ne sont pas rémunérées comme les hommes) [10]. Les mobilisations ont également cherché à rendre visible les invisibles en promouvant des manifestations devant les lieux où les femmes sont massivement employées (grands magasins, hôtellerie...) pour se solidariser avec toutes celles qui ne pouvaient pas se joindre au mouvement. Les invisibles ont également été présentes lors de la manifestation de la fin de journée, représentées par des panneaux silhouettes ou des pancartes portées par d’autres femmes en solidarité. (...)

Pourtant, force est de constater, comme l’ont fait nos camarades de Pologne que pour le moment « Les femmes se perçoivent comme « les opprimées », mais l’analyse de classe n’est présente que dans des secteurs limités du mouvement féministe, surtout associés à la production académique, aux mouvements sociaux radicaux et, dans une bien moindre mesure, aux syndicats » [12]. Mais les espoirs sont permis. Le mouvement s’est construit patiemment d’en bas, de manière capillaire, en lien avec les mouvements sociaux et les organisations militantes et syndicales, sans renoncer aux éléments radicaux de son programme. C’est sans doute là que se cache l’une des clés de son succès, au soir du 14 juin. Un mouvement inédit, large et national, dans un pays conservateur et patriarcal, qui a fait de son fédéralisme éprouvé l’un des éléments de sa continuité politique, ouvre sans aucun doute un champ de réflexion à la contestation politique et sociale dans tout le pays, imposant dans les faits un renouvellement et/ou un renforcement de ses répertoires d’action.

La prochaine étape verra sans doute cet impressionnant mouvement, dont le premier souci – sans doute justifié – a été de s’inscrire dans la continuité de la grève du 14 juin 1991, se rattacher au mouvement international du 8 mars. Cette orientation sera débattue à la rentrée et sans doute adoptée par les différents collectifs.