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Un Podemos « à la française » est-il possible ?
Article mis en ligne le 21 décembre 2015

Le tout jeune parti de gauche Podemos a recueilli plus de 20 % des voix aux élections législatives espagnoles du 20 décembre. Deux ans à peine après sa création, il se place en 3e position, juste derrière les deux partis traditionnels, le Parti socialiste (22 %) et les conservateurs du Parti populaire (28 %), ce dernier perdant la majorité absolue.

D’où vient le phénomène Podemos ? Quelles sont ses propositions ? Comment s’explique ce succès fulgurant ? Comment la gauche française peut-elle s’en inspirer ? Réponses avec Héloïse Nez, spécialiste des mouvements sociaux qui vient de publier un livre sur Podemos. (...)

Podemos arrive à mobiliser très fortement les jeunes, traditionnellement réfugiés dans l’abstention, et des gens qui ne votaient pas, ou plus. Ces derniers constituent un électeur de Podemos sur quatre lors des dernières élections européennes, quand le parti, cinq mois après sa création, a recueilli 8% des voix. Il a pour l’instant réussi à proposer une offre partisane alternative. Le sociologue José Fernández-Albertos analyse les évolutions de l’électorat de Podemos : jusqu’aux élections européenne, ceux qui votent Podemos ont plutôt un bon niveau social, sont diplômés et issus de la classe moyenne. Ensuite, alors que Podemos devient davantage visible médiatiquement, sa base sociale s’élargit et se diversifie. Comparé aux élections européennes, il a gagné près de quatre millions de voix et arrive premier en Catalogne et aux Pays Basques. (...)

Pourquoi, aujourd’hui, ce sont les partis progressistes qui capitalisent sur le mécontentement pendant qu’en France, c’est le FN ? L’histoire des migrations n’est pas la même. Les vagues migratoires y sont plus récentes et l’Espagne est redevenu un pays d’émigration – nombre de jeunes s’exilent à cause de la crise. Ensuite, il y a encore le poids du franquisme, la fin de la dictature ne date que de 40 ans.

Surtout, pendant les mobilisations contre les expulsions de logements, Espagnols et immigrés étaient impliqués, ensemble, dans les quartiers. La solidarité s’est faite, quelle que soit l’origine des gens (...) Le mouvement des indignés et Podemos ont, sur ce point, une influence importante dans le débat public. Le problème, c’est le chômage et la corruption, pas l’immigration. Aujourd’hui, en Espagne, l’argument xénophobe est difficilement recevable. C’est l’une des victoires des indignés. (...)

Podemos s’inscrit dans la même logique que Syriza : rester dans la zone euro et changer les politiques européennes par le rapport de force. Le fait que Syriza a échoué à infléchir d’un iota la politique européenne a joué contre Podemos. Si Alexis Tsipras avait réussi à obtenir des concessions, cela aurait probablement renforcé la dynamique électorale en faveur de Podemos. L’intransigeance de l’Allemagne et de la Commission européenne face à la Grèce était aussi, très clairement, un message envoyé aux Espagnols. Les médias et le Parti populaire ne se sont d’ailleurs pas privés de le relayer quand les banques grecques ont fermé temporairement : voilà à quoi mènerait une victoire de Podemos. Pour se défendre, le mouvement explique que, s’il accède au pouvoir, il pèsera davantage que Syriza car l’Espagne représente 12% du PIB de la zone euro, contre 2% pour la Grèce. (...)

Quelle a été leur stratégie médiatique ?

Là encore, ils ont rompu avec certains tabous de l’extrême gauche en investissant l’espace audiovisuel, la télévision en particulier. Ils la voient comme l’espace de socialisation politique le plus important pour les Espagnols. Ils ont d’abord créé leur propre émission de télévision, La Tuerka, sur un canal associatif. Cela leur a permis de se familiariser avec le mode de communication audiovisuel, plus court, plus incisif. Cette première visibilité va leur donner accès aux chaînes de la TNT, notamment les chaînes conservatrices en quête de contradicteurs issus du mouvement des indignés. Pablo Iglesias va ensuite être invité régulièrement sur les plateaux des grandes chaînes généralistes.

Mais pendant la campagne des élections européennes de 2014, ils se rendent compte qu’à peine 10% des gens connaissent Podemos mais que 50% identifient Pablo Iglesias, sans forcément faire le lien avec son mouvement ! Podemos choisit alors de mettre en avant le visage de son dirigeant sur les bulletins de vote. En parallèle, ils sont très investis sur les réseaux sociaux, dont l’usage est combiné aux interventions télévisées, pour démultiplier la parole, en jouant beaucoup sur l’humour. L’équipe qui travaille sur les réseaux sociaux est très jeune et a appris à maîtriser ces techniques pendant le mouvement du 15M. Les réseaux sociaux sont aussi utilisés pendant les débats internes. (...)

En France, l’Assemblée nationale ne compte aucun ouvrier, un seul artisan et quatre employés et l’âge moyen est de presque 60 ans. Seulement 4% des députés ont moins de 40 ans ! Il y a peu d’espace pour de nouveaux entrants. La professionnalisation des élus y est très forte. « Si on gagne comme les gens, on gouverne pour les gens », explique Podemos. Même Pablo Iglesias était précaire quand il travaillait à l’université, pour 900 euros par mois. Il faut cependant faire attention : Podemos n’a même pas deux ans. La réorganisation plus verticale du mouvement a suscité des contestations internes. L’enjeu est aussi, au-delà des échéances électorales, la pérennité et la démocratisation de Podemos.