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Venezuela : « La question aujourd’hui est de savoir comment freiner la violente offensive de la droite néolibérale »
Le politologue Franck Gaudichaud, spécialiste de l’Amérique Latine et membre des rédactions du site www.rebelion.org et de la revue ContreTemps répond aux questions de l’historienne argentine Valeria Ianni.
Article mis en ligne le 25 mars 2014

Le Venezuela se débat aujourd’hui entre ingérences impériales, tentatives de déstabilisation de la part de certains secteurs de l’opposition de droite et les limites propres au processus bolivarien.

Reste à envisager la possibilité que ce soit le mouvement populaire qui fasse avancer et approfondisse un projet de transformation politique non exempt de tensions et contradictions.

Franck Gaudichaud : Comme point de départ, il faut reconnaître que nous nous trouvons au milieu d’une guerre médiatique globale colossale et toujours en cours contre le processus bolivarien. Pour cette raison, il est notamment fondamental de créer des espaces de contre-information ou plutôt d’information indépendante et alternative.

Avant d’aborder la conjoncture des dernières semaines, et face à tant de désinformation, il faut à nouveau souligner que la « révolution bolivarienne » est un processus de moyen terme (15 ans déjà) qui a signifié – entre autres – de larges conquêtes sociales (santé, éducation, alphabétisation, réduction drastique de la pauvreté et baisse des inégalités), une démocratisation institutionnelle (avec la nouvelle Constitution), et surtout le renforcement et l’inclusion – pour la première fois – des classes populaires au système politique, le tout dans une relation intense avec le grand leader charismatique que fut Hugo Chávez. (...)

Cela dit, il est exact que la situation actuelle est extrêmement tendue du fait que le secteur le plus réactionnaire de l’opposition a fait le choix de la violence dans les rues et de la déstabilisation extraconstitutionnelle. Dans un tel contexte, il y a une tendance au sein des gauches, en Europe comme en Amérique Latine, à simplifier à l’extrême notre compréhension du conflit en expliquant, plus ou moins, que les deux seules positions possibles dans cette conjoncture est que l’on soit contre l’impérialisme, soit en faveur du coup d’État « fasciste ». Cette lecture binaire me paraît fermer toute discussion à gauche et donc réductrice. Bien entendu, il faut dénoncer haut et fort et s’opposer de manière unitaire à la tentative « insurrectionnelle » de la droite néolibérale ou aux manœuvres impériales. Nous savons que les États-Unis ont de clairs intérêts géopolitiques et énergétiques dans cette déstabilisation ; les liens entre les « Faucons » de Washington et la fraction de l’opposition dirigée par Leopoldo López au Venezuela ne relèvent pas de la théorie du complot, c’est une information objective et documentée. Il y a aussi une intervention réelle depuis la Colombie de la part de l’« uribisme » [NdT : du nom de Álvaro Uribe, président colombien de 2002 à 2010], ainsi que des incursions de paramilitaires venant de ce pays, notamment au niveau de l’Etat frontalier de Táchira. Ces éléments sont importants au moment de comprendre le Venezuela d’aujourd’hui.

Néanmoins, sommes-nous face à un coup d’État du style de celui d’avril 2002 ? Et peut-on parler de « fascisme », sans chercher à définir la dynamique et les conflits qui traversent l’opposition au chavisme. Je crois que non. (...)

Le Venezuela se débat aujourd’hui entre ingérences impériales, tentatives de déstabilisation de la part de certains secteurs de l’opposition de droite et les limites propres au processus bolivarien. Reste à envisager la possibilité que ce soit le mouvement populaire qui fasse avancer et approfondisse un projet de transformation politique non exempt de tensions et contradictions. (...)

Cela dit, il est exact que la situation actuelle est extrêmement tendue du fait que le secteur le plus réactionnaire de l’opposition a fait le choix de la violence dans les rues et de la déstabilisation extraconstitutionnelle. Dans un tel contexte, il y a une tendance au sein des gauches, en Europe comme en Amérique Latine, à simplifier à l’extrême notre compréhension du conflit en expliquant, plus ou moins, que les deux seules positions possibles dans cette conjoncture est que l’on soit contre l’impérialisme, soit en faveur du coup d’État « fasciste ». Cette lecture binaire me paraît fermer toute discussion à gauche et donc réductrice. Bien entendu, il faut dénoncer haut et fort et s’opposer de manière unitaire à la tentative « insurrectionnelle » de la droite néolibérale ou aux manœuvres impériales. Nous savons que les États-Unis ont de clairs intérêts géopolitiques et énergétiques dans cette déstabilisation ; les liens entre les « Faucons » de Washington et la fraction de l’opposition dirigée par Leopoldo López au Venezuela ne relèvent pas de la théorie du complot, c’est une information objective et documentée. Il y a aussi une intervention réelle depuis la Colombie de la part de l’« uribisme » [NdT : du nom de Álvaro Uribe, président colombien de 2002 à 2010], ainsi que des incursions de paramilitaires venant de ce pays, notamment au niveau de l’Etat frontalier de Táchira. Ces éléments sont importants au moment de comprendre le Venezuela d’aujourd’hui.

Néanmoins, sommes-nous face à un coup d’État du style de celui d’avril 2002 ? Et peut-on parler de « fascisme », sans chercher à définir la dynamique et les conflits qui traversent l’opposition au chavisme. Je crois que non. (...)

Pour la gauche anticapitaliste, je crois que la question fondamentale n’est pas seulement de dénoncer tout cela, mais aussi de continuer à penser en même temps « en bas et à gauche » pour comprendre – de manière critique et dialectique – quels sont les éléments au sein de l’espace du chavisme lui-même, qui permettent que s’exprime un tel mécontentement dans certaines couches de la société, et pas seulement au sein du mouvement étudiant, sans qu’il y ait de mobilisations massives des bolivariens pour y répondre et, aussi, pourquoi il existe un mécontentement latent, accumulé, parmi les nombreux soutiens du gouvernement au sein des secteurs sociaux subalternes. En ce sens, nous devons aussi analyser les contradictions, les faiblesses et les conflits internes à la « révolution bolivarienne » et écouter les voix critiques du mouvement populaire et révolutionnaire au sein, mais aussi à l’extérieur du champ politique du chavisme (...)

La corruption est une autre question de fond. Après 15 ans de « révolution bolivarienne », comment prétendre construire le « socialisme du xxie siècle » dans des conditions de corruption bureaucratique de grande ampleur ? (...)

Rappelons, d’autre part, l’impunité qui prévaut jusqu’à aujourd’hui pour les responsables du coup d’Etat d’avril 2002 ou des assassinats d’avril 2013. Il est également très préoccupant de constater l’impunité des « sicaires » antisyndicaux qui existent dans le pays, les niveaux de répression contre certaines grèves ouvrières ou encore, fruit de la semi-insurrection des dernières semaines, la militarisation croissante de certaines zones (ce qui a provoqué le malaise de certains dirigeants bolivariens, par exemple le gouverneur de l’État de Táchira). Le président Maduro et le ministère public ont reconnu, à juste titre, la responsabilité de la Garde Nationale et de la police bolivarienne dans la mort et les mauvais traitements infligés à plusieurs manifestants. Certains policiers ont été immédiatement destitués ou sont sous enquêtes. Espérons que cela ne restera pas impuni car l’État doit être le garant des droits fondamentaux, malgré les violences de l’opposition. (...)

au Venezuela, l’État capitaliste est toujours bien là, bien que de nouvelles institutions, beaucoup plus démocratiques, aient été conquises : l’existence de la figure légale des referendums révocatoires à mi-mandat pour tous les élus est l’une de ses conquêtes majeures. Mais sur le fond, c’est le modèle du capitalisme rentier et dépendant qui domine encore la formation sociale du pays et plus de 70% de la richesse nationale est aux mains du secteur privé (...)

Un autre point de débat stratégique est justement de savoir, jusqu’à quel point, nous pouvons faire confiance aux institutions, et à la possibilité messianique « d’utiliser » l’État pour transformer la société d’en haut ; autrement dit, si nous construisons un socialisme démocratique, du « xxie siècle » à partir de l’État ou précisément à partir du développement des formes de « pouvoir populaire constituant », du contrôle ouvrier et de la participation citoyenne. Au Venezuela, par exemple, des expériences de cogestion comme à Sidor [NdT : entreprise sidérurgique nationalisée] ont été rapidement noyées par la bureaucratie et des difficultés internes |3|. C’est la même chose avec la question très compliquée de la violence politique, du rôle de l’impérialisme et des Forces Armées (...)

la « révolution bolivarienne » met à nouveau sur la table un débat non tranché de l’Unité Populaire : que pouvons nous faire de l’État et avec quel type d’État ? Jusqu’à quel point le gouvernement et les élections sont des instruments de conquêtes démocratiques et comment s’appuyer de manière déterminée sur des formes de pouvoir populaire et de démocratisation radicale des relations de production, pour avancer au-delà ? Et, comment affronter ainsi, à partir du meilleur rapport de force possible, les droites, les ingérences extérieures et l’hégémonie culturelle, économique, médiatique des dominants ?

Ce processus a également joué un rôle clé dans la constitution de nouvelles souverainetés nationales-populaires et de nouvelles intégrations régionales politiques, culturelles et économiques, sans les Etats-Unis, avec la création de l’ALBA, de l’UNASUR et de la CELAC. Ainsi, rappelons qu’un recul important au Venezuela et le retour de l’offensive néolibérale dans ce pays auraient des effets collatéraux importants et immédiats dans toute la région. Tout cela paraît surement évident pour celles ou ceux qui suivent un peu l’Amérique Latine, mais il est parfois important de souligner l’essentiel et les rapports de force géopolitiques à un moment où les médias dominants, certains politiques à Washington ou au sein de l’opposition vénézuélienne parlent de « dictature castro-communiste » et de « génocide »…