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David Dufresne : « Une technopolice politique est en place »
#police #surveillance #technopolice #laquadraturedunet
Article mis en ligne le 12 mars 2024
dernière modification le 10 mars 2024

Tenancier d’une émission en direct sur auposte.fr, romancier, auteur d’enquêtes sur le maintien de l’ordre ou le Vesoul de Brel, David Dufresne a également publié il y a une dizaine d’années une retentissante enquête sur l’affaire de Tarnac. On a discuté avec lui des dérives toujours plus inquiétantes d’un antiterrorisme aux ordres des politiques.

« Les flics pensaient vraiment trouver ce truc de caténaire 1 Et là, ils vont nous dire […] : “Ah, mais le terrorisme, ce n’est pas juste poser des bombes, c’est aussi tout le reste.” Et ça, c’est intéressant. C’est quoi, tout le reste ? […] Ce tout le reste, c’est ce que permettent les lois antiterroristes. Ce n’importe quoi qui peut justifier une association de malfaiteurs ; un truc tellement vague. »

Ce témoignage d’un inculpé, depuis relaxé, est issu de Tarnac, magasin général (Calmann-Lévy, 2012) ouvrage que David Dufresne a consacré à l’une des plus grandes pantalonnades de l’antiterrorisme hexagonal. Survendue par Sarkozy et sa ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie après une spectaculaire descente du Raid dans ce petit village de Corrèze en novembre 2008, l’affaire a fait pschitt. Pour épilogue définitif, un dernier procès en 2018, synonyme de relaxe générale et ponctué par ces mots de la présidente de la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris : « L’audience a permis de comprendre que le groupe de Tarnac était une fiction. » (...)

Depuis 2008, cette dérive n’a cessé de gagner en intensité, avec pour parfaite illustration un nouveau procès relevant de la farce : celui des inculpés du 8 décembre 2020, qui a livré un verdict effarant le 22 décembre dernier, avec notamment cinq ans de prison requis contre le supposé leader de la bande12.Deux affaires que David Dufresne commente ici dans un entretien au long cours. (...)

. On est dans cette justice dite préventive, agissant avant le moindre fait, une police de “précrime” comme dans Minority Report, le roman de Philip K. Dick adapté au cinéma par Spielberg. On fait face à un appareil politico-judiciaire qui se base sur des opinions pour statuer qu’il y a peut-être des actes à venir. Cette absence d’éléments matériels est le signe d’une police politique qui ne s’embarrasse plus de cacher ce qu’elle est. Mais il ne faut pas s’y tromper sur le procès du 8 décembre : à dossier vide, audience ubuesque… mais justice entêtée. Notamment pour sauver la face de la police antiterro, devenue inattaquable depuis les attentats de 2015. Dans ses attendus, le 22 décembre dernier, la présidente du tribunal l’a reconnu, d’une certaine façon. Revendiquant le choix de s’appuyer sur l’association de malfaiteurs terroriste, elle annonce avec les condamnations : “Bien qu’aucun projet abouti n’ait pu être identifié et nonobstant le fait que les liens entre tous les prévenus ne sont pas forcément étroits […]”. Ce n’est même plus une association de fait, mais un scénario purement fictif que la justice nous vend.

Il y a aujourd’hui deux polices hautement politiques : le maintien de l’ordre et l’antiterrorisme. Dans les deux cas, c’est le bras armé d’un État qui décide où sont les priorités. Sachant que dans la sphère de la deuxième, c’est clairement l’État qui désigne qui est terroriste. (...)

Après les terribles attentats meurtriers de novembre 2015, le terrorisme a, logiquement, acquis le rang d’infamie suprême. Ce qui rend d’autant plus aberrante et manipulatrice l’accusation portée à des gens qui n’ont strictement rien fait. Et ça ne concerne pas que les accusés du 8 décembre : quand Darmanin parle des militants anti-bassines comme d’“écoterroristes”, il sait très bien ce qu’il fait. Il jette l’opprobre ultime, dont on ne sort pas indemne. Ses déclarations, quelques mois avant le procès du 8 décembre, sont du même bois, façonnées pour assommer. » (...)

Mais ces derniers temps, c’est l’extrême droite qui défile de nuit et tabasse, à Lille, Paris, Angers. Idem pour les tentatives d’attentat : une dizaine de projets d’extrême droite déjoués depuis 2017. Et dans ce tableau, les inculpés du 8 décembre payent les pots cassés. Ils permettent de dire “Regardez, on surveille tout le monde sans se focaliser sur les idéologies !” Alors même que la question de la lutte armée semble avoir disparu à l’extrême gauche. (...)

les médias sont majoritairement de droite et savent que le chiffon rouge de l’extrême gauche fait vendre. C’est ainsi que la poussée de la violence fascisante est occultée, ou pour le moins minorisée, tandis que, dans le même temps, la justice déraille sur des dossiers gauchistes sans fond. » (...)

Alors que la France est progressivement dépouillée de ses oripeaux démocratiques, on peut se demander ce que l’extrême droite au pouvoir ferait de l’outil antiterroriste, perspective assez effrayante…

« La réponse à la question de savoir si la France pourrait résister à un choc illibéral à la Orbán est tranchée : c’est non. Tout est en place pour que l’extrême droite ait les coudées franches. Nul besoin pour elle de changer la loi pour pratiquer sa politique. C’est la conséquence de légifération tous azimuts menée dans l’urgence et l’émotion. Or l’État de droit ne peut s’appuyer sur l’émotion. Nous devons construire des contre-pouvoirs. »