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Alternatives Economiques
« L’accusation d’apologie du terrorisme n’a jamais été autant utilisée pour museler une opposition »
#israel #palestine #Hamas #terrorisme #repression #libertedexpression
Article mis en ligne le 4 juin 2024
dernière modification le 2 juin 2024

Interdictions de manifestations, convocations d’élus par la police, interventions dans les facs occupées, censure d’humoristes… Depuis les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre et le déclenchement de l’offensive israélienne sur Gaza, les atteintes à la liberté d’expression semblent s’accentuer en France.

Vanessa Codaccioni, professeure au département de science politique de l’université Paris 8, autrice de plusieurs ouvrages sur le sujet, analyse les continuités et les ruptures de la période actuelle, et alerte sur la poursuite des restrictions de libertés dans un contexte de progression continue de l’extrême droite.

Les répercussions de la guerre israélo-palestinienne en France ont-elles marqué une nouvelle étape dans la répression des expressions politiques – manifestations et opinions ?

Vanessa Codaccioni : Oui, tout à fait. Quelques jours après le 7 octobre, une circulaire du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a appelé, de fait, à la répression des manifestations de solidarité au peuple palestinien. Une autre circulaire du garde des sceaux Eric Dupond-Moretti a quant à elle soutenu que la solidarité avec le peuple palestinien risquait de troubler l’ordre public, de faire rejaillir l’antisémitisme en France, et pouvait relever de l’apologie du terrorisme.

Interdictions de manifestations, convocations d’élus par la police, interventions dans les facs occupées, censure d’humoristes… Depuis les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre et le déclenchement de l’offensive israélienne sur Gaza, les atteintes à la liberté d’expression semblent s’accentuer en France. (...)

Les dispositifs antiterroristes ont de tout temps été utilisés pour criminaliser l’opposition, en particulier les discours de gauche. On le constate dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe avec la répression des mouvements anarchistes. Déjà, l’association de malfaiteurs et l’apologie de crime avaient servi à réprimer tous les discours de gauche qui gênaient le pouvoir. (...)

Depuis le début des années 2000, l’utilisation de ces dispositifs est croissante, d’une part avec la montée en puissance de l’antiterrorisme dans l’appareil répressif, et d’autre part avec le renouveau des mouvements sociaux en France, comme par exemple les mobilisations anti-CPE en 2006 et, en Europe, l’apparition du mouvement Black bloc.

Dès « l’affaire Tarnac », les dispositifs de surveillance antiterroriste – le fichage S, l’association de malfaiteurs – sont surutilisés contre des militants et des militantes, notamment écologistes. Aujourd’hui, l’apologie du terrorisme est invoquée contre des syndicalistes ou des personnalités politiques, y compris, donc, en campagne électorale. (...)

Depuis le 7 octobre, ce sont des discours, des engagements, des causes politiques qui sont criminalisées par le biais de dispositifs antiterroristes. C’est la première fois que l’accusation d’apologie du terrorisme est à ce point utilisée pour museler une opposition, pour empêcher de défendre une cause – la solidarité envers le peuple palestinien. (...)

La période actuelle me fait de plus en plus penser à celle de la guerre froide, et notamment à la très sévère répression anticommuniste entre 1947 et 1952-1953, contre les mobilisations antimilitaristes et anticoloniales, et contre l’activisme communiste en général. (...)

Il y a plusieurs objectifs. Empêcher la solidarité, créer un effet de censure très puissant, mais aussi favoriser l’autocensure (...)

On assiste véritablement à une volonté de circonscrire l’engagement, le militantisme, la participation politique légitimes. (...)

Aujourd’hui, réprimer des personnalités politiques apparaît normal et finalement peu coûteux pour le pouvoir. C’est inquiétant. (...)

La répression étend ses cibles de manière inexorable, mais aussi ses filets au travers des services de renseignement, des préfets, des policiers avec des violences policières inouïes, parfois des militaires

Il y a quelques années encore, la simple entrée d’un policier dans l’université faisait scandale. Aujourd’hui, on voit des évacuations brutales, des placements en garde à vue – toujours pour dissuader, faire peur, etc. Là aussi, des barrages s’effondrent, des lieux auparavant sanctuarisés vis-à-vis de la présence policière le sont de moins en moins.

Cela s’étend à l’école, avec des pratiques pédagogiques dont on voudrait qu’elles soient de plus en plus punitives et policières, qu’elles mettent au ban les mauvais élèves. On assiste, en toile de fond, à une forme de policiarisation de la société et de certaines institutions. (...)

Depuis la fin des années 1990, la France est pointée du doigt pour le caractère attentatoire aux libertés de ses dispositifs antiterroristes, qui restreignent la liberté d’expression, qui criminalisent des liens plutôt que des actions. Sans susciter de réel sursaut, en effet. D’une part, au nom de l’idée qu’on pourrait sacrifier un peu de notre liberté pour plus de sécurité, d’autre part parce que ceux qui sont réprimés suscitent de l’indifférence, voire l’auraient mérité. On accepte la répression d’autrui. (...)

La répression est aussi le produit d’importations et de circulation de dispositifs. Des entreprises proposent les mêmes technologies en Russie, en Israël et en France. (...)

La France peut prétendre être le pays des droits de l’homme aux yeux de certains de ses citoyens, mais elle ne l’est pas pour d’autres. On en revient à la question des cibles. Qui est véritablement visé par le pouvoir répressif ? Beaucoup de gens, mais pas tout le monde. (...)

Si elle arrivait au pouvoir, l’extrême droite disposerait ainsi de législations, d’un appareil répressif et d’un dispositif antiterroriste très puissants, d’une police qui par ailleurs lui est favorable. Mais l’extrême droite peut faire pire. Elle pourra faire adopter des dispositions encore plus favorables à la police en matière d’usage des armes en légitime défense, par exemple. Elle pourra s’en prendre aux associations en multipliant les dissolutions administratives déjà pratiquées par Gérald Darmanin. Elle pourra être plus tolérante envers l’ultra-droite ou certaines milices.

Car on peut aussi craindre que sous un tel gouvernement, la participation citoyenne à la répression s’étendrait à des groupes d’autodéfense sécuritaire.