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Club de Mediapart/ Guillaume Sacriste
Le Canon Français, Onfray et le racisme ordinaire
#racisme #extremedroite #MichelOnfray
Article mis en ligne le 3 juin 2026
dernière modification le 29 mai 2026

Les sorties publiques de l’essayiste Michel Onfray comme celles sur CNews au sujet de Bally Bagayoko ne sont pas seulement des sorties de route personnelles. Ce sont des autorisations sociales plus larges pour un ensemble d’individus plus ou moins politisés, qui voient dans ces déclarations une façon de légitimer publiquement des débordements racistes.

(...) Le 18 avril dernier, s’est tenu à Caen un nouveau banquet du « canon français ». Un succès. 4 000 personnes étaient présentes à raison de 80 euros la soirée pour retrouver « la France qu’on aime » entre chansons populaires, convivialité « gauloise » et « cochon à la broche ».

les femmes sont très minoritaires et les hommes trentenaires surreprésentés - pour faire la fête bon enfant, une troisième mi-temps de rugby pour non rugbymen.

Seulement, depuis quelques mois, les témoignages directs de journalistes se multiplient pour donner une autre version que celle bon enfant des organisateurs. Quand le cochon arrive, les langues se délient : « ce qui est bien avec le cochon, c’est qu’il les fait fuir ». Comme ça, « ici y a nous et il y a les animaux en face » ; le racisme ordinaire et décomplexé s’exprime ici librement. « C’est mieux quand les Mohammed et les Mamadou sont pas là, on n’est pas obligé de faire des efforts ». Quand la Marseillaise résonne, on chante à tue-tête et certains esquissent des saluts nazis, bras tendus, mains vers le sol. (...)

le racisme est bien l’idéologie qui vient comme une seconde peau recouvrir des questions d’insécurité économique et sociale et les retourner contre les immigrés. (...)

Dans ce contexte, on comprend bien que le rôle des intellectuels-idéologues, comme passeurs et diffuseur de ce type de politisation est décisif dans l’écosystème d’extrême droite. (...)

Quelques semaines avant le banquet de Caen, il se trouve que l’un d’entre eux, s’était illustré : Michel Onfray, normand, enfant du pays, puisqu’il est né à quelques encablures de Caen, et y avait organisé avec le succès que l’on sait ses universités populaires au début des années 2000 où des milliers de personnes se pressaient.(...)

Bref, Michel Onfray avait donc défrayé la chronique sur Cnews en commentant la victoire de Bally Bagayoko, le nouveau maire de Saint-Denis sur le plateau de Cnews. Voilà l’intégralité des mots qu’on lui a reprochés à cette occasion : « la bande a gagné, donc la bande va imposer sa loi ça c’est très tribal, on fait allégeance au mâle dominant (…) mais on n’est pas dans une tribu primitive comme les décrit Darwin avec le mâle dominant qui dit c’est moi qui décide, toi tu auras à manger, toi tu n’auras pas à manger, moi j’aurai les femelles, toi tu n’auras pas les femelles, nous allons attaquer, nous n’allons pas attaquer la tribu d’en face ou je ne sais quoi (…) on n’est pas dans une théocratie, il faudra dire à ce monsieur qu’on n’est pas dans une théocratie ».

On comprend bien que le raisonnement de l’intellectuel est ici complètement illogique. Il passe de « la bande » à « la tribu » puis au « mâle dominant » en se référant à ce pauvre Charles Darwin. (...)

La notion de mâle dominant pour les humains est une ânerie masculiniste du XXème siècle - « le mâle alpha » - qui n’existe pas dans la réalité physique, comme la science moderne le montre. A tout le mieux, la catégorie de mâle dominant est une hypothèse réservée aux animaux pas aux humains.

Ce passage déshumanise et animalise donc celui dont on parle ici en faisant une référence parfaitement absurde à l’un des plus grands scientifiques de la science moderne qu’est Charles Darwin, qui, encore une fois, n’a jamais parlé de mâle dominant dans les tribus anciennes. Par ce micmac intellectuel rapidement balancé, Onfray parvient à nous dire que Bally Bagayoko se comporte comme un animal.

Or, Bally Bagayoko n’est pas n’importe qui puisque c’est un maire et un maire noir. Dans le raisonnement d’Onfray, cet homme ne se conduit pas comme les hommes civilisés et démocrates mais bien selon une conduite qui caractérise les animaux. (...)

l’allusion à la théocratie est transparente : il s’agit d’un pays musulman. (...)

Dans cette même logorrhée, il se prend les pieds dans le tapis sur la question de l’Islam dans son analyse de ce qu’il avait déclaré sur Cnews à propos de Bally Bagayoko :« j’ai rien dit contre l’Islam, j’ai pas parlé des musulmans et j’ai rien dit contre M. Bagayoko dont j’ignorais qu’il l’était et je ne sais pas s’il l’est d’ailleurs musulman », un passage lunaire où Onfray semble dialoguer avec une voix intérieure en se disant d’abord « j’ignorais que M. Bagayoko était musulman » puis « je ne sais pas s’il l’est d’ailleurs musulman ».

On comprend donc bien le lien qu’il établit entre les pratiques non démocratiques qu’il dénonce chez Bally Bagayoko, sa peau noire, d’où l’assurance d’abord… puis le doute ensuite qu’il soit musulman ; l’équation se résout alors simplement : Monsieur Bagayoko est noir, donc musulman, donc un non démocrate, donc se comporte de manière inappropriée dans notre démocratie, comme un animal. (...)

Au Canon français, on peut non seulement le dire à voix haute puisqu’Onfray le fait à la télévision mais on peut aussi le penser fondamentalement pour expliquer sa position sociale fragile et valider la structuration de la conscience sociale triangulaire telle que décrite par Félicien Faury qui offre une vision du monde frontiste cohérente : les « cassos » sont le plus souvent des immigrés inadaptés à nos sociétés, au mœurs différents et profitant des subsides sociales et des largesses de leurs alliés politiques au détriment des français de souche qui mangent du cochon et boivent du bon vin !

Lire aussi :

( Yazid Sabeg, Ancien Commissaire à la Diversité et à l’Égalité des Chances)
 Michel Onfray, imposteur de plateau et entrepreneur de ressentiment.

Ce n’est pas de la pensée : c’est de la mécanique élémentaire.

II. Bourdieu avait nommé cela

Pierre Bourdieu a consacré une partie décisive de son travail à décrire les conditions sociales de production de la pensée - et les conditions qui empêchent de penser tout en donnant l’apparence de le faire. Dans Sur la télévision, publié en 1996, il formule un diagnostic d’une précision redoutable sur ce qu’il appelle les fast-thinkers : ces intellectuels médiatiques qui « pensent par idées reçues », non par incapacité native, mais parce que le dispositif dans lequel ils opèrent rend littéralement impossible toute pensée authentique. La télévision, dit Bourdieu, impose des conditions de communication si contraignantes - urgence, brièveté, dramatisation, personnalisation - qu’elle ne sélectionne que ceux qui ont la capacité de répondre immédiatement, sans hésitation, sans nuance, sans le temps mort que toute pensée rigoureuse exige.

Onfray sur CNews est le cas d’école que Bourdieu a parfaitement décrit mais n’a pas eu le temps d’écrire. (...)

Stora représente ce que Bourdieu appelle le capital symbolique accumulé - une reconnaissance institutionnelle, une légitimité disciplinaire, une autorité construite sur des décennies de travail. Le détruire - ou tenter de le détruire, de le disqualifier, de l’installer dans la position du gardien d’un temple idéologique - c’est s’attaquer au capital symbolique lui-même, contester la légitimité de la monnaie dans laquelle il est libellé. C’est dire : votre autorité ne vaut rien, votre méthode est une imposture, votre rigueur est un pouvoir déguisé.

C’est une stratégie. Pas une critique. La distinction est fondamentale.

V. La colonisation réduite à son épilogue

Le passage sur de Gaulle est le plus révélateur, parce qu’il est le plus habile. Onfray rappelle les référendums, célèbre la décolonisation comme acte de raison politique française, présente de Gaulle en architecte lucide d’un dénouement historique inévitable. Tout cela n’est pas entièrement faux - il y eut bien des consultations, les accords d’Évian furent ratifiés dans le cadre institutionnel prévu, et de Gaulle prit effectivement contre son propre camp une décision d’une lucidité politique incontestable.

Mais la réduction de la colonisation française en Algérie à cet épilogue référendaire est une falsification par cadrage - et la falsification par cadrage est, selon Bourdieu, l’une des formes les plus efficaces de la violence symbolique, précisément parce qu’elle n’altère aucun fait individuel. Elle sélectionne. Elle éclaire certaines parties du tableau et plonge les autres dans l’obscurité. Elle prend le générique de fin pour le film entier. (...)

VI. Le glissement islamophobe

Le passage le plus politiquement grave est celui où Onfray transforme la question algérienne en procès implicite de l’arabisation et de l’islam. Le dispositif est connu, rodé, efficace : sauver abstraitement « le peuple » algérien - noble, chevaleresque, grand dans une préhistoire fantasmée - pour mieux condamner culturellement ce qu’il est devenu. Flatter l’Algérien imaginaire, celui d’avant l’islam, avant l’arabe, avant l’indépendance, pour mieux mépriser l’Algérien réel lorsqu’il est arabe, musulman, souverain, conflictuel, refusant d’être l’objet docile d’une narration française sur sa propre histoire. (...)

Dans ce champ, Onfray est parfaitement adapté. Et cette adaptation parfaite devrait nous rendre méfiants - car une pensée véritablement libre est toujours en léger désaccord avec son environnement de diffusion. Elle résiste, elle déborde, elle dérange les producteurs autant que les adversaires. La pensée d’Onfray sur CNews ne résiste à rien. Elle s’y coule avec la fluidité naturelle d’une substance qui a trouvé son moule.

Ce n’est pas un philosophe qui accepte de descendre dans l’arène médiatique malgré ses imperfections. C’est un produit de l’arène, façonné par elle, calibré pour ses contraintes, optimisé pour ses récompenses. (...)

X. L’Arcom ou l’autopsie d’une institution morte

Il faut dire la vérité sur l’Arcom, même si elle est cruelle : cette institution a échoué. Non pas ponctuellement, non pas sur un dossier particulier -elle a échoué structurellement, durablement, dans la mission même qui justifiait son existence. La défense de l’éthique éditoriale, la garantie du pluralisme, la protection des valeurs cardinales de la République contre le racisme et l’islamophobie devenus monnaie courante sur les chaînes d’information en continu -tout cela, l’Arcom ne l’a pas accompli. Elle l’a accompagné d’une rhétorique procédurière, elle l’a enveloppé de délibérations, de mises en demeure, de rappels au cadre réglementaire - et elle a regardé le désastre s’installer.

Le bilan est là, sans appel. CNews sanctionnée pour absence d’honnêteté et de rigueur dans le traitement de l’information - et toujours en activité, toujours plus offensive, toujours plus univoque. Mise en demeure en 2026 pour avoir relayé de manière péremptoire une interprétation partiale dans une affaire judiciaire en cours - et rien n’a changé. Le Conseil d’État a pourtant rappelé que l’Arcom ne doit pas se limiter au comptage mécanique des responsables politiques, mais apprécier le pluralisme à travers l’ensemble des participants aux programmes - chroniqueurs, animateurs, invités permanents inclus. L’Arcom elle-même a adopté en 2024 une délibération prétendant renforcer cette appréciation. Ces textes existent. Ces décisions existent. Elles n’ont rien changé, parce qu’une institution qui sanctionne sans conséquence, qui met en demeure sans suite, qui délibère sans effet, n’exerce pas un pouvoir : elle en simule un. (...)

Une institution qui dispose du droit, de la jurisprudence, des précédents, des délibérations nécessaires, et qui refuse néanmoins d’exercer son pouvoir réel, n’est pas une institution affaiblie : c’est une institution complice par inaction. L’histoire retiendra que l’Arcom a existé pendant les années où la haine s’est installée en prime time, et qu’elle a produit des rapports. (...)

XI. Ce qu’il a vraiment dit

Onfray voulait dénoncer une confiscation de l’histoire. Il a surtout montré, avec une clarté involontaire qui force presque le respect, ce qu’est une confiscation de l’intelligence : parler de tout, ne rien approfondir, frapper fort, penser court, mobiliser les affects contre la méthode, le ressentiment contre l’archive, la vitesse contre la rigueur - et laisser derrière soi un champ de ruines symboliques que d’autres, plus patients, plus honnêtes, plus respectueux de la complexité humaine, devront réparer.

Ce n’est pas du courage. C’est du confort habillé en courage.

Ce n’est pas de la liberté. (...)