Dans un débat avec Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Lordon a mis le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalités des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.
« L’inégalité politique dans la production, c’est un moteur incroyablement puissant. Et le grand malheur, c’est qu’il ne s’est encore trouvé personne pour trouver la clé, la mettre dans le démarreur et la tourner. Je vais vous dire un truc : si quelqu’un arrive, s’adresse à la population et lui dit : « moi je sais ce que vous vivez dans l’entreprise ! On vous traite comme de la merde, on vous parle comme à des cabots ! », eh bien je peux vous dire qu’il sera entendu. Parce qu’il va rencontrer un sentiment, celui de la dignité, et plus précisément de la dignité offensée, de la dignité blessée, de la dignité piétinée ».
Dans ce débat avec Jean-Luc Mélenchon [1], Frédéric Lordon met le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalités des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.
C’est un constat désormais banal : sous l’empire des diktats et process conçus par des consultants résolument ignorants du travail réel, des millions de travailleuses et travailleurs se sentent dépossédés du sens de leur travail et y expérimentent au quotidien la non-reconnaissance voire l’humiliation. On sait qu’il en résulte une épidémie de pathologies, indissociablement physiques et psychiques. Nul doute qu’existe une profonde aspiration des salarié·es à être davantage considéré·es, à faire valoir leur expérience du travail réel, à pouvoir agir sur leur travail, son organisation et ses finalités.
Qu’en dit et qu’en fait la gauche ? Rien, ou presque. (...)
Alors bien sûr, la proposition politique - abolir la propriété lucrative - que tire Lordon de son constat peut sembler hors de portée à court ou moyen terme. Mélenchon objecte – et Lordon ne lui donne d’ailleurs pas tort - qu’il ne peut pas, à ce stade, la mettre dans son programme électoral. Mais le caractère propulsif – Lordon parle de « motricité politique » - de l’aspiration à l’égalité dans le travail reste une idée décisive, exprimant une exigence de dignité, mais aussi de qualité et de sens du travail. Comment y répondre politiquement sans tomber dans des formules incantatoires – telles l’abolition de la propriété lucrative (Lordon, Friot) ou de la subordination (Danièle Linhart) ?
Il faut partir de l’état actuel du débat social et du rapport des forces. Si les partis ne s’y intéressent pas encore[3], les syndicats ont commencé à y travailler. (...)
Pour offrir un débouché à cette aspiration à l’égalité politique au travail, il ne suffit pas de réclamer pour les représentants des salarié·es plus de sièges, voire la parité[5], dans les conseils d’administration. C’est dans la trame quotidienne des rapports de travail que s’exercent aujourd’hui la domination et l’humiliation, c’est donc là qu’il faut construire des contre-pouvoirs effectifs et autonomes susceptibles de remettre en cause concrètement, sinon d’abolir immédiatement, le rapport de subordination. En partant d’un double constat : il existe bien sûr de la domination au travail, mais aussi un pouvoir salarial de facto, conféré par l’écart entre travail prescrit et travail réel.
Le Manifeste pour la démocratie du travail montre en détail, avec de multiples exemples tirés d’expériences syndicales, comment le travail réel, qui déborde toujours la prescription patronale, constitue une ressource de pouvoir trop méconnue mais actionnable à condition de s’en donner les moyens. (...)
Il ne suffit sans doute pas de « s’adresser à la population » pour « mettre la clé dans le démarreur » et déclencher une mobilisation pour la démocratisation du travail. Mais il y a bien dans le travail réel un carburant renouvelable qu’il importe d’extraire pour alimenter le moteur du renouveau syndical et du changement social.
(...)
[1] Voir le débat sur Hors Série (168’) :
La France insoumise face au capitalisme
avec Frédéric LORDON & Jean-Luc MÉLENCHON
publiée le 4 avril 2026