L’appel à une objection de conscience vis-à-vis de l’IA dans les universités procède d’une erreur stratégique et philosophique. En cultivant des « îlots de résistance », elle transforme une lucidité critique nécessaire en justification du renoncement. La vraie objection ne consiste pas à se déconnecter mais à lutter pour imposer d’autres connexions, d’autres appropriations, d’autres finalités.
L’objection de conscience proposée par les chercheurs de l’Atécopol, complétée récemment par un appel à des labels « Sans-IAg » dans les formations universitaires (Scientifiques en rébellion) procèdent d’une erreur stratégique et philosophique qu’on ne saurait attribuer à un manque de sincérité mais bien à un défaut de pensée dialectique et matérielle. Ce texte traite l’IA comme une entité monolithique alors qu’elle constitue un archipel de technologies hétérogènes dont les impacts varient de plusieurs ordres de grandeur. (...)
L’objecteur de conscience refuse de participer à un acte dont la finalité est intrinsèquement négative : tuer des êtres humains. La guerre constitue un objet éthiquement négatif par essence, indépendamment de ses modalités d’exécution. Qu’elle mobilise des fusils ou des drones, des tranchées ou des bombardements stratégiques, la guerre vise la destruction de vies humaines. L’objection de conscience trouve ici sa légitimité dans le refus d’un mal substantiel.
Mais l’IA au sens large ne constitue pas un objet négatif par essence. Un algorithme de prédiction météorologique, un système d’aide au diagnostic médical, un outil d’analyse de corpus littéraires n’ont rien d’intrinsèquement mortifère. Ce qui pose problème n’est pas la technique de l’apprentissage automatique en soi mais son appropriation par des oligopoles privés, son déploiement dans des infrastructures énergétiquement désastreuses, son instrumentalisation pour la surveillance de masse et l’exploitation du travail. Traiter l’IAg comme équivalente à la guerre revient donc à naturaliser cette appropriation particulière comme essence technique, à confondre radicalement structure technologique et rapport social de production.
Cette confusion produit des effets politiques catastrophiques parce qu’elle renforce dialectiquement l’objet même de sa critique. En déclarant l’IAg intrinsèquement incompatible avec nos valeurs, le manifeste abandonne tout levier d’action sur les conditions concrètes de son développement. L’objection de conscience déconnecte ses signataires de l’IA mais ne déconnecte en rien l’IA elle-même. (...)
En renonçant à intervenir sur le contenu même des technologies, l’objection de conscience garantit le monopole de ceux qui n’ont aucun scrupule à les développer selon leurs intérêts.
(...)