Un livre sidérant et inquiétant du sociologue Nicolas Belorgey montre comment l’identification biométrique de la population indienne, censée initialement pallier les lacunes de l’administration, est devenue un outil de surveillance, voire de répression. Entretien.
(...) Entretien autour de Ficher tout le monde ? La bataille de l’identifiant numérique en Inde (collection « Logiques du désordre », CNRS éditions. ), un ouvrage vertigineux analysant son objet à la lumière de trois courants de pensée entrelacés : l’économie des technologies et de l’innovation ; l’économie et la sociologie politiques ; les questions de surveillance et de libertés publiques. (...)
Parler de « capitalisme de surveillance » revient, à mon sens, à écraser la dimension politique, à la réduire à n’être que le reflet de la sphère économique, ce qu’elle est dans une certaine mesure, mais pas uniquement. Par exemple en Inde, à partir de l’accession des nationalistes hindous au pouvoir en 2014, l’identifiant numérique a connu une accélération qui n’avait rien d’économique. (...)
FranceConnect – qui, au passage, permet l’interconnexion de fichiers publics que la création de la Cnil [Commission nationale de l’informatique et des libertés – ndlr] dans les années 1970 était censée empêcher – est présenté comme pratique, utile pour ses usagers et, surtout, volontaire. C’est grosso modo la position de l’Inde avant l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en 2014. Bienvenue au club.
Lire aussi :
(CNRS Éditions)
Nicolas Belorgey
Ficher tout le monde ?
La bataille de l’identifiant numérique en Inde
L’identification des personnes est plus que jamais un enjeu économique et politique. Hier réalisée par le biais de fichiers papier, elle l’est désormais de plus en plus par Internet et par des bases informatiques recensant nos données personnelles. Ces bases de données semblent autoriser la réalisation des rêves du savant, du politique, de l’administrateur ou de l’entrepreneur, mais peuvent aussi tourner au cauchemar de l’exploitation de notre intimité et d’une société de surveillance – particulièrement dangereuse en contexte politique autoritaire.
Fruit d’une enquête de terrain, ce livre explore l’un de ces dispositifs numériques et biométriques, qui couvre presque toute une population vaste et hétérogène : celle de l’Inde, soit environ 1,4 milliard de personnes. (...)
les habitants les plus fragiles en subissent les coûts élevés, en termes d’accès aux droits sociaux et de liberté.
Toute ressemblance avec des faits existant ailleurs pourrait ne pas être fortuite.