Toutes celles et ceux qui avons travaillé sur le sujet des violences sexuelles sur mineur.es savons que le sujet est systémique et non le résultat de quelques fautes individuelles. Nier cet aspect empêche de le traiter. Sur France Culture, l’excellent journaliste Guillaume Erner nous en a donné, malgré lui, une démonstration des plus déprimantes.
Dans mon livre "La loi des pères" (éd du Rocher, 2020), je décrivais ce qui, dans notre système social, permet voire justifie les violences sexuelles sur les mineurs. Je montrais que si la justice traitait mal ces affaires, c’était évidemment par manque de moyens mais aussi pour des raisons culturelles et psychologiques. Comme l’a démontré Françoise Héritier, nos sociétés sont fondées sur la suprématie du père sur la famille, la nation et l’univers (le père de famille, le père de la nation et Dieu le père) et que celle-ci justifie la propriété des corps des femmes et des enfants. Si ce n’est à qu’à la fin du XXe siècle que le viol conjugal a été criminalisé en France, c’est que, jusqu’alors, l’homme ne faisait qu’un usage légal d’un corps qui lui appartenait. Claude Levi Strauss précisait que l’inceste était un interdit universel mais qu’il se pratiquait néanmoins partout. C’est aussi au nom de cette loi de la domination paternelle qu’il a fallu attendre le 19e siècle pour que le code pénal le réprime (dans les textes).
Aujourd’hui, 75% des plaintes pour viols sur mineur.es sont classées sans suite en France et 99% de ces crimes ne donnent lieu à aucune condamnation. (...)
Pour justifier ces classements, souvent sans la moindre enquête, une idée largement partagée parmi les magistrats a sévi et sévit encore dans les Palais de justice : "le Syndrome d’Aliénation Parentale". Il s’agit d’une croyance (théorisée par un obscur psychologue américain pro-pédophile) selon laquelle les mères convaincraient leurs enfants qu’ils sont victimes d’un inceste. Dans cette inversion, le père devient la victime et les enfants sont coupés (parfois totalement) de leur mère par décision du JAF et remis au père qu’ils accusent d’inceste... Et cette inversion emporte d’autres acteurs comme des médecins interdits d’exercice pour avoir fait un signalement. Je relate dans mon livre quelques exemples de ces dossiers qui provoquent la sidération et qui se comptent actuellement par milliers en France. Certaines de ces femmes fuient à l’étranger. D’autres sont menacées de prison pour non représentation d’enfant. Un certain nombre ont été mise en garde à vue à la place du père, même dans des dossiers où les éléments alarmants sont très nombreux. (...)
Nous sommes donc bien face à quelque chose qui fait système : un fondement anthropologique, une culture où le père est pensé comme autorité protectrice par défaut, une négation massive de la parole des victimes, une cécité entretenue par des productions culturelles qui ont longtemps justifié le "désir sexuel des enfants pour les adultes" y compris pour leur propre père, dans le cinéma, la littérature ou chez des auteurs et autrices comme Françoise Dolto pour ne citer qu’elle. La tolérance entretenue à la télévision autour de Gabriel Matzneff permet de mesurer l’état de notre culture sur le sujet, à différentes époques récentes.
Or, ce matin, l’excellent journaliste Guillaume Erner qui officie le matin sur France Culture, nous a donné un exemple éclatant de l’autre raison fondamentale pour laquelle les violences sexuelles sur mineurs sont aussi peu prises en compte : le déni. (...)
c’est la négation de l’aspect systémique des violences en question qui nous empêche, collectivement, d’y trouver remède. On va chercher des responsabilités individuelles. Des élus qui n’ont jamais ouvert un ouvrage de sociologie vont s’agiter en parlant de tribunaux pour juger les magistrats...On fera à nouveau entrer l’inceste et la pédocriminalité dans la catégorie "faits individuels". (...)