Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Ballast
Algérie : chronique d’un refus
Article mis en ligne le 9 mars 2019

Bientôt 20 ans qu’Abdelaziz Bouteflika, déjà ministre dans les années 1960 pour le compte du FLN, est au pouvoir en Algérie. L’annonce de sa candidature à un cinquième mandat — impotent qu’il est, en prime — a jeté dans les rues un nombre incalculable de citoyens écœurés. L’une de nos auteures, algérienne, a participé aux dernières manifestations. Elle en fait ici le récit, celui de toute une génération, et revient sur deux décennies de luttes populaires passées sous silence par trop de grands médias francophones : non, l’Algérie ne se « réveille » pas ; sa colère éclate seulement au grand jour

« Quand le présent prend de l’intensité, tetlef [c’est la confusion]. On est tous dans la même situation. On est dans le grand huit », me dit un ami à mon retour de manifestation. Depuis le vendredi 22 février, nous sommes nombreux, en Algérie, à partager ce sentiment : être entré dans une toute autre temporalité. Chacun exprime à sa manière cette étrange sensation de détachement — de son quotidien, de la répétition, de la routine. « On est dans une autre dimension », précisera cet ami. Il y a cette exaltation, cette excitation : quelque chose d’important, d’inédit, est en train de prendre forme. Il y a aussi l’appréhension, la peur que tout cela ne se termine pas comme on le souhaiterait, la crainte d’emprunter la mauvaise route. L’incertitude et l’attente. (...)

La journée du 1er mars a été exceptionnelle, autant pour celles et ceux de ma génération (nés entre les années 1980 et le début des années 2000) que pour nos aînés. Si nous n’avons jamais véritablement manifesté dans notre pays, eux disent n’avoir jamais assisté à une telle marche — inattendue tant par son importance physique que par sa forme. Bien que pacifique, elle s’est finalement vue violemment réprimée (...)

L’espoir soulevé par la marche s’est momentanément dissipé face à l’ahurissement collectif provoqué par les derniers rebondissements de cette pré-campagne électorale — notamment le maintien de la candidature de Bouteflika, et ce malgré la contestation —, avant de reprendre de plus belle par les marches nocturnes de la nuit du 3 au 4 mars et l’immense mobilisation étudiante des jours suivants.

Une colère latente
Le dernier grand soulèvement en Algérie remonte à 2001 : on le nomme le « printemps noir » en raison du nombre important de victimes causé par la répression. Le point de départ de ce soulèvement avait été l’immense colère qui avait gagné la population suite à la mort de Massinissa Guermah, 18 ans, tué par balle dans la gendarmerie d’une petite commune de Kabylie. Cet assassinat survenait au lendemain d’une décennie de guerre, dite « civile », d’une extrême violence. (...)

Le soulèvement grandissant avait pris la forme d’un mouvement auto-organisé, structuré autour de comités de villages qui rejetaient l’ingérence des partis comme des syndicats. Une plateforme de revendications avait été adoptée par plusieurs wilayas1. Les marches en direction de la capitale avaient été bloquées à l’entrée de celle-ci (...)

au cours des 18 années qui séparent ces deux moments, de nombreux mouvements de contestation se sont formés, notamment en 2011 et en 2014, même s’ils n’ont pas réussi à fédérer une part aussi importante de la population (...)

Si ces mouvements de contestation ont été discontinus et ponctuels, ils n’en disaient pas moins le ras-le-bol généralisé de la population, la colère latente, celle qui, aujourd’hui, éclate au grand jour. (...)

Cette colère, c’est celle de toute une génération, née après la brève ouverture qu’a connue le pays entre fin 1988 et fin 1991 : une génération, celle des 20-30 ans, qui n’a jamais connu autre chose que ce système. Si celle-ci n’a pas le même bagage politique que ses aînées, si elle n’a pas adhéré à des partis ou à des syndicats — pour la plupart affaiblis, cassés durant les années 1990 et les mandats successifs de Bouteflika, rendus marginaux dans l’espace politique —, elle semble néanmoins avoir pleinement conscience de ce qui se joue. Sa politisation s’est faite au sein d’autres espaces, sur d’autres terrains. Songeons à l’influence des stades de football depuis plusieurs années, aux chants contestataires des « ultras » des principales équipes locales, dont les manifestations actuelles se font l’écho. 2019 paraît annoncer la fin d’un cycle ; la candidature d’un président grabataire à un cinquième mandat de la honte pousse des centaines de milliers d’Algériens à « briser le silence », pour reprendre l’expression de la journaliste Ghania Mouffok, à dire « non ». Non à un système, à ce que certains appellent « l’ère Bouteflika », à l’ensemble de ce qui s’y rattache en matière d’abus de pouvoir, de corruption, d’humiliations et d’affronts faits à la population, de dysfonctionnement généralisé — d’un pays, d’un État, d’une société. (...)

Peut-être autant que le nombre de manifestants, c’est l’autodiscipline et l’absence de leaders politiques et de partis qui marquent. L’opposition est absente de cette marche. Invisible. Certains partis ont appelé au boycott et au report des élections présidentielles, ou encore à l’application de l’article 102 de la Constitution sur l’état d’empêchement du président de la République à exercer ses fonctions, mais leur participation aux marches se fait à titre individuel, et reste anecdotique. Des hommes et des femmes d’un âge avancé marchent parmi les jeunes manifestants ou se tiennent sur les trottoirs pour regarder passer le cortège, stupéfaits. (...)

Les gens répètent inlassablement qu’il ne faut surtout pas que l’Algérie, son peuple, revive ses plus sombres années, qu’il faut à tout prix éviter que le sang ne coule, qu’il ne faut pas tomber dans le piège. La crainte de vivre une expérience similaire à celle des soulèvements égyptiens, libyens et syriens est présente : on ne veut pas de ce « scénario ». (...)

L’heure est aux interrogations, à la réflexion, plutôt qu’aux conclusions impatientes. Si le « champ des possibles5 » semble s’être largement étendu, il faut néanmoins garder en tête les enjeux qui sont ceux de notre époque, de la situation singulière de l’Algérie en tant qu’État, des expériences passées de cette société, des sociétés voisines. Tous ces éléments à l’esprit, nous pourrons, portés par l’espoir et l’élan vital qui explosent depuis près de 10 jours en des centaines de milliers de corps dans les rues, construire une base réellement solide et continuer à « ouvrir le présent ».

Lire aussi : L’Algérie fait sa "révolution de velours"