Samedi 28 juin 2014. La Cour suprême du Canada a reconnu pour la première fois que des autochtones bénéficiaient d’un « titre ancestral » sur un territoire de près de 2 000 km2 en Colombie-Britannique. Un jugement sans précédent qui encadre notamment les projets de développement dans ce type de territoire : les autorités devront consulter les autochtones ou prouver que les projets qu’elles promeuvent répondent à « un besoin réel et impérieux ». En mai dernier, Philippe Pataud Célérier rendait compte des luttes qui ont permis cette victoire historique des autochtones.
« Nourrissez ceux qui ont faim ! Mangez les riches ! » Pancarte au poing, une quinzaine de personnes défilent devant l’entrée du Pidgin, un restaurant flambant neuf de Downtown Eastside, « le code postal (1) le plus pauvre du Canada », dit-on ici. Ce vieux quartier central de Vancouver est traversé par deux grandes artères, les rues Main et Hastings : « Pain and Wastings » (« Souffrance et désolation »), ironisent ses habitants, dont beaucoup d’autochtones. Habituellement, près d’un millier de sans-abri, l’œil hagard et le pas mécanique derrière les roues de leur chariot, déambulent dans cette dizaine de blocs enchâssés entre les quartiers touristiques de Gastown et de Chinatown. Toxicomanes, alcooliques, dealers, prostituées : la misère sociale des Amérindiens s’affiche dans le centre de la plupart des grandes villes du dixième pays le plus riche du monde.
« Idle no more ! » (« Fini l’inaction ! »), scandent les manifestants ce jour-là.
D’un océan à l’autre, ce slogan sonne le réveil de la lutte contre le gouvernement du très conservateur premier ministre Stephen Harper et la violation des traités ancestraux. « Hier, ils prenaient nos terres ; aujourd’hui, ils nous exproprient. Et demain ? » (...)
Le mouvement Idle No More a été lancé fin 2012 par quatre femmes de la Saskatchewan, une province des Prairies (Centre-Ouest). Mmes Sylvia McAdam, Jessica Gordon, Nina Wilson et Sheela McLean dénonçaient l’adoption par le Parlement canadien des lois C-45 et C-38. Votés à la va-vite, sans possibilité de débat, ces deux textes, épais de quatre cents pages chacun, ont des implications considérables. Le premier modifie la loi sur les Indiens, qui date de 1876 : l’Etat peut désormais louer ou acheter les terres d’une réserve sans avoir obtenu l’accord de la majorité des électeurs du conseil de bande — l’organe décisionnaire des réserves —, mais seulement de la majorité des présents. Le second texte limite la portée de la loi sur la protection des eaux navigables à quatre-vingt-dix-sept lacs et soixante-deux rivières, soit moins de 1 % des eaux douces du pays.
Ces mesures visent à garantir aux investisseurs étrangers l’accès aux terres et aux importantes réserves prouvées de pétrole (les troisièmes du monde) issues des sables bitumineux (3). Ironie de l’histoire, celles-ci se trouvent dans le Moyen et le Grand Nord du Canada, là où se sont réfugiés la majorité des autochtones après avoir été chassés du Sud par les colons européens. La question des droits fonciers se pose avec d’autant plus d’acuité aujourd’hui que les enjeux économiques sont colossaux. (...)
Chef de la réserve crie d’Attawapiskat (située dans le nord de l’Ontario), Mme Theresa Spence, devenue l’une des figures de proue du mouvement, a entamé une grève de la faim le 11 décembre 2012. Elle entendait ainsi dénoncer la catastrophe sociale qui menace les mille sept cents membres de sa communauté. Logements insalubres, chômage, salles de classe délabrées, points d’eau limités : tout cela à moins de cent kilomètres de la mine Victor en territoire cri. D’une teneur exceptionnelle en gemmes, celle-ci est exploitée depuis 2008 par la société De Beers, le plus gros diamantaire du monde. Sur les 6,7 milliards de dollars de recettes prévues, la réserve n’a touché jusqu’ici que 90 millions.
Symbolique et très médiatisée, la grève de la faim de Mme Spence a donné une ampleur nationale à ce mouvement, qui ne cesse depuis de s’étendre à travers des blocus ou des manifestations. Il a suscité une large prise de conscience (...)
Fait notable, le mouvement est lancé, porté et défendu par des femmes, et non par les chefs de l’Assemblée des premières nations (APN), qui représente les six cent dix-sept nations indiennes du Canada. (...)
cette révolte s’inscrira-t-elle dans la durée ? Pourra- t-elle survivre aux élections fédérales de 2015 et aller au-delà de l’opposition au gouvernement Harper, dont la ligne politique est le point de convergence et de cohésion des multiples revendications ? Beaucoup en doutent. Ils soulignent la grande complexité de la réalité autochtone : six cent dix-sept bandes aux intérêts divergents et aux acquis juridiques différents. « Ce mouvement de contestation doit maintenant déboucher sur un mouvement de transformation sociale », ajoute Lévesque. « Pour l’heure, nous nous faisons entendre, et bien au-delà du Canada, répond Mme Michel. D’ailleurs, si nous recevons autant de soutiens, n’est-ce pas le signe qu’un changement est déjà à l’œuvre dans la société ? "