le printemps républicain revendique la défense de la laïcité au nom de sa lutte « contre l’islamisme » et le terrorisme. (...)
Mais plus de quatre ans après sa fondation, ce mouvement né à gauche est accusé de polariser un débat inflammable.(...)
Les nouveaux convertis
Avant le traumatisme du 13-Novembre, les questions de laïcité n’étaient pas une préoccupation dominante, ni un champ d’action, ni un domaine d’étude des leaders du Printemps républicain. Un ex-collègue de Laurent Bouvet, l’intellectuel organique du mouvement, relate avoir ainsi « constaté une transformation radicale » chez l’essayiste, surtout après novembre 2015 : « Alors qu’il n’était pas du tout versé dans la laïcité, c’est soudain devenu son combat. »
Dans une note pour la Fondation Jean-Jaurès intitulée « Un Royaume-Uni plus fort en Europe grâce à la troisième voie » et datée d’août 1999, l’universitaire défendait même le modèle anglo-saxon de l’époque blairiste, censé « réconcilier tradition socialiste et tradition libérale [...] et placer la “troisième voie” au cœur de la doctrine de la gauche européenne pour le XXIe siècle ». Un modèle libéral certes, mais aussi multiculturel, aujourd’hui dénoncé avec force par le Printemps républicain.
Avant la création du mouvement, son actuel président Amine El Khatmi tenait lui aussi des propos éloignés de ses prises de position actuelles. « Pardon mais j’ai un malaise en lisant “les musulmans devraient donner de la voix et se désolidariser” », écrivait-il sur Twitter en septembre 2014. Quelques mois plus tard, après les attentats contre Charlie Hebdo, il change de ton et exhorte les musulmans à « donner de la voix, hurler [leur] colère et dénoncer, inlassablement, le dévoiement de l’Islam par des barbares ».
« Mâle blanc de 50 ans », « obsession anti-musulmans », « Beur de service »... Il n’hésitait pas non plus à militer en déployant un vocabulaire qui vaut aujourd’hui à ceux qui l’emploient d’être qualifiés d’« islamo-gauchistes » par le Printemps républicain.
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Une expertise questionnée
Leur nouveau cheval de bataille se traduit peu à peu par la fréquentation de certains interlocuteurs loin d’être perçus comme les plus crédibles sur les sujets de l’islam, de l’islamisme et de la laïcité. Un temps proche du Printemps républicain, Patrick Amoyel demeure un exemple marquant. Ce psychiatre niçois était à la tête de l’association Entr’autres, chargée de la formation des agents publics dans la lutte contre la radicalisation et du suivi de familles d’islamistes pour les « déradicaliser ». Installé par Gilles Clavreul au conseil scientifique de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) lorsque celui-ci était à sa tête, Amoyel était pourtant déjà régulièrement sous le feu des critiques sur le sérieux de son expertise et ses méthodes. Il a disparu des radars médiatiques en 2017 après sa mise en examen pour « viols par personne ayant autorité » et pratique illégale de la médecine, sans lien avec ses activités « déradicalisatrices ».
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Fin 2016, c’est Nadia Remadna, fondatrice de la Brigade des mères, présente au lancement du Printemps républicain auquel elle avait adhéré, qui est au cœur d’une polémique, celle de l’affaire du « bar de Sevran interdit aux femmes ». À l’époque, un reportage du JT de France 2, tourné en caméra cachée avec la militante par une journaliste du service public, présentait le Jockey-Club comme un endroit réservé aux hommes. Depuis, de nombreuses contre-enquêtes ont prouvé le contraire, même si le 6 janvier 2018, sur la scène de la soirée « Toujours Charlie » coorganisée par le Printemps républicain, le Comité Laïcité République (CLR) et la Licra, la journaliste Nathalie Saint-Cricq, alors rédactrice en chef du service politique, assumait le reportage de France 2, évoquant ce « café dans lequel les femmes n’ont pas le droit d’entrer ».
Finalement, Nadia Redmana, la présidente de France Télévisions Delphine Ernotte, David Pujadas, l’ancien présentateur du JT de France 2 et la journaliste qui a réalisé le reportage seront mis en examen pour diffamation.
(...) Pour ce qui relève des questions de laïcité stricto sensu, très peu de spécialistes hormis Henri Pena-Ruiz trouvent grâce aux yeux des leaders du PR : ni les historiens Jean Baubérot et Philippe Portier, ni l’historienne Valentine Zuber, ni le juriste et historien Patrick Weil, ni l’ancien vice-président du Conseil d’État Jean-Marc Sauvé. Même l’intellectuel Régis Debray a essuyé des cyber-foudres pour son court essai France laïque (Gallimard, 2020), dédicacé à son ami Bernard Maris. Par ailleurs, plusieurs membres du Grand Orient et d’autres obédiences, dont nous avons recueilli les témoignages, ne reconnaissent pas la ligne du PR comme laïque, mais au contraire comme trahissant la laïcité.(...) La ligne du Printemps républicain, c’est pourtant la ligne que défend le Conseil des sages mis en place par Jean-Michel Blanquer début 2018. (...)