Depuis sa diffusion en salles en septembre 2020, “Un pays qui se tient sage”, documentaire choc sur les violences policières, est au cœur du débat. Avec la loi Sécurité Globale, il prend même une autre ampleur. À l’occasion de sa sortie en DVD et VOD, et de sa nomination aux César, son réalisateur David Dufresne fait le point.
Jusqu’au reconfinement, fin octobre, vous avez eu le temps d’accompagner le film avec des dizaines de projections-débats dans toute la France. Qu’en avez-vous retenu ?
Ce qui m’a frappé, c’est d’abord l’effet de sidération que le film a suscité. Jusqu’alors, les gens avaient vu certaines de ces images sur leur téléphone, sur leur ordinateur, et les avaient « scrollées », balayées, rapidemment oubliées… Dans une salle de cinéma, le spectateur ne peut pas détourner le regard. Le grand écran permet de fixer les images, de leur conférer un statut historique, une véritable valeur documentaire. Je n’avais pas mesuré à quel point le public allait adhérer au dispositif du film (qui fait dialoguer des témoins confrontés aux images de violences policières) et s’identifier aux protagonistes.
“Soir après soir, la salle de cinéma se transformait en agora (...) Certains prônaient une réforme de la police, d’autres la défendaient…”
Les projections – qui étaient complètes – ont attiré un spectre de spectateurs très large : beaucoup de Gilets jaunes, mais aussi des policiers, des militaires, et, dans l’ensemble beaucoup de jeunes, alors que c’est une population qui, en temps normal, déserte les salles ! J’ai constaté une véritable libération de la parole (...)
À Lyon un CRS est assez courageusement venu parler de son métier à la salle, qui ne lui était pas acquise...
Parmi les gilets jaunes, certains, très à droite, se sont mis à contester l’autorité policière alors que, peu de temps auparavant, ils y étaient encore très favorables. Au fur et à mesure de ma tournée, j’ai pu mesurer à quel point ces questions de violences “légitimes”, de démocratie, traversaient l’ensemble de la société. Il faut dire que progressivement, la situation sanitaire se dégradait. En septembre et jusqu’à mi-octobre, nous vivions les derniers moments sans restrictions et commençions à réaliser qu’une seconde vague arrivait… Aller voir un film qui parle de privation de liberté, du pouvoir de la police, prenait, alors, un sens particulier. (...)
“Au Trocadéro, des manifestant ont brandi des pancartes avec la mention : ‘Un pays qui se tient sage est sans images ?’”
Depuis a surgi la polémique liée à la proposition de loi Sécurité globale qui, si elle passe, pourrait compromettre la diffusion d’un film comme le vôtre. Un pays qui se tient sage est devenu un élément du débat concernant le droit d’exposer des images de policiers.
Au moment où le film est sorti, la question ne se posait pas encore. Mais en effet Gérald Darmanin a fini par accéder aux demande des syndicats de police qui voulaient faire passer dans la loi cet article 24, censé, dans sa version initiale, interdir la diffusion d’images de policiers, si existe « une intention de porter atteinte à l’intégrité physique ou psychique » des fonctionnaires en permettant de les identifier. Dans ce contexte, les manifestations ont commencé, et le film a en effet connu un nouvel écho. (...)
Pendant cette période, d’autres événements, comme le passage à tabac du producteur Michel Zecler ou l’évacuation du camp de migrants à République, ont eux aussi contribué à illustrer l’importance de diffuser des images citoyennes. Pourtant, l’article 24 n’est toujours pas remis en question.
Le texte vient d’être amendé en commission au Sénat, mais cela ne change, à mon sens, pas grand-chose. L’atteinte aux libertés se voit moins, mais, s’il paraît mieux garantir la liberté des professionnels de la presse, l’article 24 remanié ne semble toujours pas protéger les simples citoyens qui diffusent des images sur les réseaux sociaux… Ce choix est d’autant plus incompréhensible que, tout au long de l’année 2020 se sont, en effet, déroulés des faits importants sur ces questions. D’abord, la mort de Georges Floyd, aux États-Unis. Puis la grande manifestation devant le palais de justice autour d’Assa Traoré, sans compter évidemment l’affaire Zecler et le démantèlement place de la République.
Tous ces événements ont révélé l’importance des téléphones portables et des images citoyennes comme « armes des désarmés » (...)
“On en est là : d’un côté des manifestations monstres, mêlant des citoyens dans toute la France… Et en face, des institutions repliées sur elles-mêmes qui refusent de rendre des comptes.” (...)
Et tout cela a donné quoi ? J’ai fait partie de la délégation de la coordination nationale #StopLoiSécuritéGlobale, reçue le 23 novembre par Gérald Darmanin. Nous avons quitté la réunion au milieu, en colère, en ne comprenant pas comment le ministre pouvait être dans un tel déni de réalité. Et, depuis les manifestations, la réponse officielle, c’est le Beauvau de la sécurité, qui est une mascarade, un ratage total, l’occasion manquée d’un vrai débat sur les forces de l’ordre ! (...)