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Marie-Claude Saliceti
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Regards
De Snowden à Assange, la nouvelle chasse aux sorcières
Article mis en ligne le 20 février 2020

D’Edward Snowden à Julian Assange, pour l’administration américaine les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui sont les communistes d’hier, les «  sorcières  » du XXIe  siècle…

Les États-Unis subissent une nouvelle attaque… de paranoïa aiguë. La première crise notable remonte à la guerre froide quand le gouvernement US décide de créer la NSA pour espionner les télécommunications du bloc communiste. Après 1989, une fois le mur de Berlin tombé, la psychose US passe au stade supérieur lorsque la NSA se met à espionner… le monde entier. Ironie de l’histoire, quelques années plus tard Edward Snowden, le lanceur d’alerte à l’origine des révélations sur l’ampleur des écoutes de la NSA, a trouvé refuge à… Moscou, tandis que Laura Poitras, la journaliste a qui il a confié des milliers de documents classés secrets, vit en exil à Berlin ! Idem pour Jacob Appelbaum, un hacker proche de WikiLeaks, lui aussi harcelé par les autorités américaines. Aujourd’hui, le nombre de lanceurs d’alerte poursuivis, voire condamnés, est tel que l’on pourrait parler d’une nouvelle «  chasse aux sorcières  » semblable à celle orchestrée par l’affreux McCarthy dans les années 1950. (...)
La suspicion en héritage

Remember. Le 9 février 1950, lors d’un discours mémorable, le sénateur républicain Joseph McCarthy brandit un bout de papier affirmant être en possession d’une liste de 205 noms de membres du Parti communiste, autrement dit des «  traîtres  », travaillant pour le département d’État américain. Ainsi lancée, la «  chasse aux sorcières  » conduit plusieurs centaines de personnes en prison, et brise la carrière de milliers d’autres : plus de 10000 fonctionnaires sont renvoyés ou contraints de démissionner, et plus de 300 cinéastes, journalistes ou chercheurs se retrouvent «  black listés  », empêchés d’exercer leur métier. Si on ajoute à cela la traque des homosexuels [1], eux aussi dans le viseur de McCarthy, et les très nombreux citoyens «  progressistes  » qui préfèrent s’autocensurer de peur d’être eux aussi soupçonnés de sympathies communistes, le bilan pèse lourd !

60 ans plus tard, le «  péril rouge  » est remisé aux archives, mais la coopération entre les «  grandes oreilles  » américaines et britanniques, formalisée dans un traité secret signé en 1946, n’a jamais été aussi florissante. (...)

Échanges de bons procédés

L’explosion de la téléphonie mobile et de l’Internet a depuis profondément bouleversé la donne et redéfini les objectifs, ainsi résumés par le chef de la NSA dans les années 1990 : «  La domination de l’information.  » Autrement dit, l’information, c’est le pouvoir, raison pour laquelle la NSA paie grassement le GCHQ pour espionner les Européens (quand bien même la Grande-Bretagne fait partie de l’Union Européenne) et… les Américains (la NSA n’ayant pas le droit d’espionner ses concitoyens, elle demande au GCHQ de le faire à sa place,
et vice versa).

De leur côté, les entreprises privées sont aussi priées de jouer à Big Brother, jeu dont la règle est simple : ceux qui ne collaborent pas se rendent directement à la case «  Prison  ». Marissa Mayer, PDG de Yahoo !, explique ainsi en septembre dernier qu’elle fut obligée d’obéir aux desiderata de la NSA, sous peine d’être arrêtée pour «  trahison  ». Moins docile, Joseph Nacchio, ex-PDG de Qwest, l’un des plus gros opérateurs de télécommunications («  telcos  ») américains, est condamné en 2007 à six ans de prison pour fraude fiscale et délit d’initié. (...)

Ladar Levison, PDG du fournisseur de mail texan Lavabit.com, a eu grand tort de compter parmi ces clients un certain… Edward Snowden ! Et quand en juillet dernier, des défenseurs des droits de l’homme reçoivent un e-mail d’edsnowden@lavabit.com, les invitant à la conférence de presse du très recherché Edward Snowden fraîchement débarqué à Moscou, la réaction ne se fait pas attendre. Dès le lendemain, la justice US ordonne à Levison de confier au FBI la clef secrète permettant de déchiffrer l’intégralité des communications échangées par l’ensemble des utilisateurs de Lavabit. Levison, qui avait déjà répondu positivement à une vingtaine de requêtes judiciaires, propose alors au FBI de cibler les seules communications de la personne à surveiller, refusant de livrer en pâture la vie privée de ses 410 000 utilisateurs. Mauvaise réponse. Menacé de payer une amende de 5 000 $ par jour, le PDG texan choisit de protéger l’intimité de ses clients et ferme Lavabit.com.
La nouvelle «  menace intérieure  »

Le sort des lanceurs d’alerte n’a rien à envier à celui des telcos. Harcelés par les autorités US, deux Américains et une Britannique ont carrément préféré s’exiler à Berlin. La documentariste Laura Poitras, inscrite sur la liste des personnes à contrôler aux frontières US, a été interrogée une quarantaine de fois. Son «  crime  » ? Avoir réalisé un documentaire sur l’Irak pendant l’occupation américaine, et avoir recueilli les confessions de plusieurs lanceurs d’alerte de la NSA, raison pour laquelle elle est contactée par Edward Snowden, quand il cherche à confier au désormais célèbre journaliste du Guardian, Glenn Greenwald, les documents soutirés à la NSA et au GCHQ.

Bloqué une douzaine de fois aux frontières américaines, Jacob Appelbaum, figure de la défense de la vie privée aux USA et proche de WikiLeaks, a lui aussi choisi de s’exiler à Berlin. C’est également l’option retenue par Sarah Harrisson, cette journaliste britannique, ancienne assistante de Julian Assange, qui accompagnait Edward Snowden dans sa fuite à Moscou. Quant à David Miranda, le compagnon de Glenn Greenwald, il a été placé en rétention pendant 9 heures à l’aéroport Heathrow de Londres, avec saisie de sa console de jeu, de son ordinateur portable, d’un disque dur, de clefs USB et de son téléphone portable, le tout sous couvert d’une loi «  antiterroriste  ».

Devenus des cibles privilégiées des services de surveillance, tous les lanceurs d’alerte n’ont pas eu le temps de se mettre à l’abri. Et si Julian Assange a pu se réfugier dans l’ambassade d’Equateur, où il se terre depuis juin 2012, d’autres croupissent dans les prisons américaines. (...)

Depuis le début de l’année, quatre d’entre eux ont ainsi été condamnés, tandis que d’autres attendent toujours leur procès au fond de leur cellule (...)

Au total, pas moins de 8 lanceurs d’alerte ont ainsi été accusés d’«  espionnage  » par l’administration Obama, contre «  seulement  » 3 sous Nixon, Reagan et Bush réunis… Cette nouvelle «  chasse aux sorcières  » fait d’ailleurs l’objet d’un programme global mis en place en 2011, nom de code «  Insider Threat  » («  menace intérieure  »), incitant les fonctionnaires à surveiller leurs collègues, et menaçant de poursuites judiciaires tous ceux qui ne dénonceraient pas les comportements «  suspects  ». L’armée US a ainsi lancé un jeu vidéo en ligne expliquant que le fait de se plaindre ouvertement de la politique étrangère américaine, et de se rendre fréquemment à l’étranger, révèle un profil à
«  haut risque  ». Tandis que le ministère de l’Éducation explique de son côté à ses employés que le stress, le fait de divorcer, d’avoir des problèmes financiers ou d’être frustré au travail, peut transformer quelqu’un de fiable en une «  menace intérieure  ». Pour approfondir le sujet, les bons patriotes peuvent aussi consulter le guide pratique du ministère de l’Agriculture qui propose ni plus ni moins d’«  explorer le cerveau d’un espion  », et stigmatise les introvertis, narcissiques, rétifs à l’autorité et «  cyberdépendants  »… (...)

L’été dernier, on découvrait que la NSA avait demandé à un cabinet d’architectes d’intérieur de décorer son «  Centre de domination de l’information  » («  Information Dominance Center  ») en le calquant sur le modèle de… l’USS Enterprise, le vaisseau spatial de la série Star Trek. Délire d’hyper-puissance, forme quasi-psychiatrique de psychose paranoïaque, signe du déclin, voire de la décadence de l’empire américain, il est urgent de soigner cette surveillance généralisée «  made in NSA  », cette paranoïa institutionnalisée par Obama. (...)