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Attac33/ le p’tit grain N°375
Etats d’urgence
Jean-Luc Gasnier
Article mis en ligne le 27 mai 2016

La grogne est là, bien installée. Mais, malgré les manifestations qui s’enchaînent et les blocages de raffineries, le Président se veut optimiste et volontariste : la loi El Khomry « va passer ». La contestation sociale enfle, le feu couve, mais François Hollande assure qu’il ne cèdera pas. La loi poursuit donc son parcours parlementaire et doit être discutée au Sénat dans le courant du mois de juin, pour y être probablement amendée et durcie par une majorité de droite. Le gouvernement parie désormais sur un calendrier « festif » : l’Euro 2016 de foot, la Tour de France cycliste . . . Des dérivatifs vont être offerts au peuple, puissants, sans doute efficaces. Enfin des moments de joie, de fête, à partager. . . Ah, si seulement la France pouvait être championne d’Europe !

Evidemment, tous ces spectacles se dérouleront sous bonne garde : en attendant les dispositions ultra-sécuritaires de la nouvelle loi pénale, l’état d’urgence est prorogé jusqu’au 26 juillet.

L’ordre policier permanent s’installe avec l’assentiment des députés – à l’exception d’une petite minorité de rebelles – sous la férule de Valls, Cazeneuve, et Urvoas.

Peut-être finira-t- on par se contenter de pain et de jeux ? Peut-être finira-t-on par admettre l’injustice et les inégalités ? Peut-être finira-t-on par capituler devant les exigences capitalistes ? Peut-être finira-t-on par s’habituer et consentir à cette camisole de force démocratique ? Peut-être finira-t-on par apprécier le savoir faire de la police française et même se décidera-t-on à aimer inconditionnellement les forces de l’ordre puisqu’elles nous le réclament ?

Les policiers aussi, comme les hommes politiques, deviennent accros à leur côte de popularité. Munis de leurs Flash-balls, de leurs tonfas, de leurs grenades, et matraques à la main, ils veulent être applaudis et complimentés, comme à la parade. Mais il arrive - et c’est sans doute le cas le plus fréquent - que leurs armes rhéostatiques (1) fassent des dégâts parmi des manifestants inoffensifs. Alors, face aux éborgnés, polytraumatisés avec fractures, violentés, gazés, ils opposent dans une forme de corporatisme ignoble, et avec une insistance abondamment relayée par les principaux médias, leurs propres blessés, comptés et recomptés, issus d’un recensement invérifiable mais qui apparaît particulièrement exhaustif. L’argumentation est implicite : un tel déferlement de violence nécessite une répression sévère et les victimes collatérales (qui n’auraient pas dû se trouver à cet endroit là, à cette heure là ) sont inévitables. . .

Leur métier est difficile, dangereux, éprouvant. Alors ces messieurs supportent difficilement d’entendre scander des slogans qui leur sont hostiles et, encouragés par leur ministre de tutelle, descendent à leur tour dans la rue.

La manifestation organisée mercredi dernier par un certain nombre de syndicats de police ( dont le syndicat Alliance en particulier) afin de dénoncer la « haine anti-flics » avait bien du mal à masquer un grand paradoxe, une ambigüité forte. Car, si comme l’affirment les agents chargés responsables du maintien de l’ordre et notamment le premier d’entre eux, le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, les violences sont le fait d’une minorité de casseurs, connus la plupart du temps des services de police et de gendarmerie, il n’y a aucune raison objective de manifester « pour réclamer plus de considération ». Doit-on attendre de marginaux asociaux, d’extrémistes malfaisants, un quelconque respect vis-à-vis des agents chargés de les réprimer ? Les délinquants doivent-ils désormais aimer la police ?

Mais nous vivons une époque décidément singulière, il fut un temps où les bourreaux ne réclamaient pas la considération de leurs victimes. Les policiers, qui bénéficient déjà paraît-il d’une côte de popularité à 80%(lire ici) demandent sans soute du 100%. Pour cela, il faudrait qu’ils apprennent, lorsqu’il s’agit de réprimer, à faire preuve de discernement et qu’ils soient capables de distinguer les provocateurs et casseurs (qui ne sont pas apparus avec la loi El Khomry) des citoyens ordinaires exerçant un droit reconnu.

En manifestant mercredi dernier, les policiers avouent implicitement des comportements inacceptables et tentent de faire diversion à la colère légitime de celles et ceux qui craignent désormais les forces de l’ordre. Les tirs tendus de grenades lacrymogènes et de Flash-ball ont déjà fait de nombreuses victimes innocentes et, si des slogans du type « Tout le monde déteste la police » sont parfois scandés dans la rue, c’est bien parce que celle-ci mène un jeu dangereux et paraît se prêter à des manipulations et à une instrumentalisation de la violence des casseurs par le pouvoir. Les cas de provocations policières se multiplient et, à titre d’exemple, jeudi dernier, à Bordeaux, les rangs d’une manifestation très encadrée et pacifique ont été subitement coupés , sans aucune raison objective, par un cordon de CRS qui a entrepris d’isoler les étudiants et les militants de la CNT du reste du cortège. Face à la détermination des autres après un moment de vive tension, et face à la détermination de l’ensemble des manifestants, les CRS ont finalement cédé et le cortège, réuni à nouveau, a pu reprendre sa marche en avant.

Aujourd’hui, notre difficulté à manifester paisiblement et sans risque illustre l’état déplorable de notre démocratie et la faiblesse extrême du pouvoir socialiste qui use des pires expédients pour imposer des réformes libérales au peuple de gauche qui l’a élu.

Le modèle libéral est à bout de souffle, nous sommes bien en états d’urgence : urgence sociale, urgence écologique, urgence démocratique mais paradoxalement l’état d’urgence de ce gouvernement socialiste est là pour camoufler la montée des périls. L’état policier tente de l’endiguer au lieu d’y remédier.

Mais la vague monte et elle finira par tout emporter.

1. Armes dont le degré de létalité varie, allant de la blessure à la mort, en fonction de la proximité de la cible.