Joëlle Stolz est la correspondante du quotidien Le Monde en charge du suivi de l’actualité en Autriche et en Hongrie. Ses articles, toujours bien documentés et reflétant souvent le fruit de véritables enquêtes de terrain, ont parfois été lus de façon un peu rapide dans les pages du journal couvrant l’international, au milieu de pages consacrées à la Libye, la Syrie ou au conflit israélo-palestinien. Avec ce recueil d’articles, les pièces du puzzle s’assemblent pour donner à comprendre ce qu’il n’est pas exagéré de nommer l’émergence d’un système quasi-dictatorial. Depuis les élections législatives d’avril 2010, qui ont vu réapparaître Viktor Orban au poste de premier ministre1, la Hongrie est tout simplement devenue, au cœur de l’Europe, le laboratoire de l’ultranationalisme.
Le livre est structuré de façon très claire en onze parties, ce qui permettrait d’ailleurs à un étudiant de trouver facilement quelques articles relevant de domaines précis comme le rapport à l’histoire, la mise au pas des médias, la guerre menée contre les Roms ou encore l’antisémitisme. Viktor Orban est le chef du Fidesz (Alliance des jeunes démocrates), allié au KDNP (Parti populaire chrétien). Aussi, logiquement, le premier chapitre est consacré au "bulldozer Fidesz". Avec le KDNP, le Fidesz a su habilement tirer profit de l’apparition sur la scène politique hongroise du Jobbik ("Les meilleurs"), le parti d’extrême droite ouvertement fasciste (17% aux élections de 2010, avec des ramifications paramilitaires). Au fil des pages, on trouve de nombreux exemples de mesures que le Fidesz a tout simplement pioché dans le programme électoral du Jobbik, comme l’idée de contraindre les bénéficiaires d’allocations à des travaux d’intérêt général – 8h par jour pour deux tiers du salaire minimal, soit 210 €2 – ou la mise en place d’une réforme de la législation sur les armes au bénéfice de l’autodéfense3.
Le rôle de l’Union européenne et des autres partis européens est ici particulièrement intéressant car le Parti populaire européen, qui regroupe les partis conservateurs comme l’UMP, a fait le choix de soutenir sans la moindre réserve le Fidesz, alors même que le leader de ce parti, M. Orban, a délibérément placé l’Europe en position de bouc émissaire, en lieu et place de Moscou, pour fédérer autour de lui les victimes de la crise économique. (...)
Bien au-delà des symboles, le Fidesz a complètement verrouillé la société hongroise. Pour la justice, un "Office national" a été créé. Son président, en place pour neuf ans, désigne seul les juges8. Les médias ont aussi été rapidement placés sous la coupe du pouvoir. Une véritable purge a eu lieu dans la télévision publique avec des licenciements en masse qui ont touché tous ceux qui risquaient de ne pas se montrer assez dociles9. Et pour montrer au peuple que l’heure des économies était venue, une loi a été votée pour taxer les indemnités de licenciement à 98%10. Les articles de l’auteure permettent aussi de suivre des dossiers, comme l’attaque en règle contre la radio de l’opposition de gauche, Klubradio. Un article du mois de juin 2011 décrit le contexte dans lequel elle se trouve et les menaces qui pèsent sur son maintien, et six mois plus tard Joëlle Stolz nous décrit comment la radio perd sa licence.
Les Roms (auxquels le septième chapitre est consacré) sont estimés à 600 000 habitants dans le pays. Ils sont sans doute les premières victimes du gouvernement Orban, avec les autres pauvres (les SDF qui se font prendre à deux reprises à dormir dans l’espace public sont condamnés à 60 jours de prison avec travail obligatoire). (...)