À partir du 1er juin, les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école alors que celle-ci peut les accueillir ne pourront plus bénéficier du dispositif de chômage partiel. La violence de cet énoncé. Le mépris qu’il recèle. Le projet de meurtre qu’il annonce. Alors, quelle place donner à la mort dans tout cela ?
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D’un côté nous avons :
– Les hommes et de femmes qui composent ce gouvernement ne savent pas ce qui est un fonctionnement démocratique des institutions, n’ont pas de pensée. Certes, cette affirmation est (malheureusement) devenue depuis des années déjà pour nous, citoyens, d’une banalité affligeante. Mais qu’est-ce qu’on dit lorsqu’on proclame pas de pensée ? Cela veut dire qu’ils sont des imbéciles, à savoir : des hommes et des femmes incapables de produire un récit sur l’expérience qu’ils traversent. Mais alors comment peuvent-ils prendre des décisions ?
Ils ne les prennent pas. Ou plutôt, s’ils les prennent, très vite ils les désavouent, puis ils disent qu’on ne les a pas compris, puis ils mentent. (...)
Examinez-les à l’Assemblée. Le regard des peureux. Ils ont peur, ils ont peur tout le temps. Peur parce qu’ils ne savent pas penser, peur parce qu’ils ont menti, peur qu’on découvre leur mensonge. Terrorisés comme des petits piteux qu’on surprend le doigt dans la confiture. Et ce sont ces sales gosses, devenus méchants à force d’être si ridiculement pleins de frousse et si lâches, qui ont en main le destin de nos enfants, de nos jeunes, de nos parents et de nos grands-parents, le destin des fous, des pauvres, de migrants. (...)
– Un président qui a été tellement admiré par ses professeurs et tellement aimé par sa grand-mère, qu’il est convaincu que quoiqu’il fasse nous seront à jamais enchantés. C’est pourquoi il vient nous parler avec son visage maquillé d’éternel adolescent premier de sa classe, confiant de toujours nous émerveiller : il nous salit et on exclamera : oh, quel beau caca, il nous mouillera et on s’extasiera : quel puissance de jet, il nous blesse et nous seront admiratif de sa force, il est nul et nous l’excuseront : il est encore trop jeune, il tue et on sourira plein de douceur en balançant la tête : ah, là, il exagère. Un président qui se veut auto-engendré, tout puissant, jupitérien, donc irréel et immortel.
– Un premier ministre, le seul peut-être qui s’essaye à la pensée. Mais son amour pour la boxe finit toujours par prendre le dessus. Il dit « j’assume » pour « j’encaisse » et, hop, il envoie un direct de sa gauche qui dit « Je sais rien, sauf qu’on est dans la merde » et, immédiatement, vite, un uppercut de la droite, « Il est impératif de reprendre l’activité économique » - tout et son contraire en même temps (...)
Or, cet état de fait est d’autant plus grave, absurde et inquiétant, que ces imbéciles ont fonction d’organiser la réponse à une pandémie qui nous menace de mort. Je fais l’hypothèse que leur stupidité devant les enjeux que la mort convoque est là depuis toujours et que cette bêtise, ajoutée à l’impasse qu’ils font sur la démocratie, est un facteur déterminant dans leur impossibilité de produire un quelconque récit sur n’importe quoi.
– De l’autre côté, nous avons des citoyennes et de citoyens qui dénoncent des aberrations. Voilà qu’est-ce que ça donne pour le retour des classes maternelles.
Le casse enfance
« Tout est absurde dans ce plan de réouverture. On nous dit "pas de rassemblements de plus de 10 personnes" et on met 15 enfants dans une classe en leur interdisant de se toucher, abonde Laurence Cantoia, enseignante en maternelle et responsable SnuiPP à Sevran. Le plus désolant c’est qu’on va devoir faire de la garderie, pile au moment où ce qu’on a mis en place pour le travail à distance commençait à bien marcher. » Les parents sont aussi perdus que les enseignants, oscillant entre nécessité de reprendre le travail et crainte de remettre leurs enfants en classe. (...)
" En gros, les enfants ne vont pas bouger de leurs chaises. Il est interdit de courir, de jouer, il faut se déplacer en file indienne avec le bras tendu devant… Et si l’un d’entre eux ne respecte pas les règles, on nous dit qu’il ne sera plus accepté dans l’école !" (...)
Les mères et pères considèrent que les mesures envisagées par la nécropolitique du gouvernement pour protéger les petits garçons et les petites filles de maternelle sont du casse enfance. Et ils décident de protéger pour leurs enfants des espaces de jeu, de motricité, de sociabilité infantile avec des amis et des proches ayant respecté le confinement.
Le pouvoir espagnol est d’accord avec ce souci de protection de l’enfance. Le Jeudi 23 Avril, un des vice-président du gouvernement dans une déclaration adressée à la nation demande solennellement pardon aux enfants : « Avant toute chose, nous voulons demander pardon aux petits garçons et aux petites filles. Ce confinement n’a été en rien facile pour vous. Vous avez dû arrêter d’aller à l’école, vous avez dû arrêter de voir beaucoup d’amis et de membres de votre famille, vous avez dû jouer chez vous et n’avez pu sortir dans la rue pour jouer. Pour tout cela, nous vous demandons pardon et nous souhaitons vous remercier pour tout ce que vous avez fait »
Un gouvernement qui considère les enfants comme des sujets à part entière, comme des futurs citoyens, un tel pouvoir reconnaît qu’il y a une origine, puis le temps d’une vie, existentielle et citoyenne, puis la mort. Voilà un récit, oui un récit, qui fait place à l’erreur, qui refuse le déni (...)
Le vice-président espagnol demande aussi clairement pardon aux enfants pour ne pas su trouver les mots pour bien leur expliquer les raisons du confinement. C’est vrai que c’est difficile d’expliquer aux enfants et aux petits enfants que nous sommes tous mortels. Mais c’est bien d’avoir mentionné cette difficulté. Cela s’appelle le respect. Et mieux vaut (également pour les parents) la reconnaissance de l’embarras d’un tel exercice que la convocation de la peur. La peur que depuis toujours on a eue de la mort a souvent empêché de la reconnaître comme un fait – reconnaissance qui fonde notre humanité. Et promouvoir la peur fut souvent la voie royale d’avoir une emprise sur les femmes et sur les hommes.
En France, au souci justifié des parents, le gouvernement répond par la menace : si tu choisis de ne pas envoyer ton enfant à l’école, tu n’auras plus de salaire pour te nourrir, pour nourrir ton enfant. Si tu n’acceptes pas les termes selon lesquels je veux te protéger du virus, si tu considères l’enfance de ton enfant plus importante que l’acceptation de mes directives, alors je mets ta vie et celle de tes enfants en danger. Pourquoi une telle violence ? Parce que l’actuel gouvernement français s’en fiche éperdument des enfants, son intérêt premier est de remettre les parents au travail, quitte à transformer l’école dans une caserne. (...)
Mais le virus n’est-il pas un vrai danger pour nous tous ? Bien sûr que oui. Ne doit-on prendre des dispositions très rigoureuses pour empêcher que les enfants se contaminent entre eux ? Oui. Comment alors concilier l’école comme un espace pour l’enfance et les exigences de protection ?
Pas très compliqué. Toute famille désireuse de faire revenir son enfant à l’école aurait un entretien avec des membres des brigades de santé. On s’assurera que pendant la période de confinement toutes les recommandations des autorités sanitaires ont été respectées. Puis on testerait les parents. Si les tests sont négatifs les petits pourront être des enfants à l’école sans aucune restriction. Bien sûr, cela requiert que les brigades existent, que les tests existent, et qu’on donne priorité à la santé psychique des enfants et des parents de façon que la reprise économique ne se fasse pas au détriment du bon sens.
les récits sur la mort
À partir des réflexions qui nous inspirent la position évoquée des parents français et celle du gouvernement espagnol, interrogeons-nous sur quelles sont les approches de la mort dans les récits qui en font leur sont sujet central : le récit policier, les récits de terreur, et ceux de la science-fiction. (...)
à quel travail psychique cette pandémie nous convoque-t-elle ? Je pense qu’elle nous invite subjectivement au même embarras reconnu implicitement par le gouvernement espagnol. Il nous faut expliquer à l’enfant qui habite en nous que nous sommes mortels. (...)
la mort devenant un fait, comme cette pandémie nous le démontre radicalement, elle ne nous fera plus peur. Devenus inévitablement mortels, on comprendra pourquoi c’est seulement par le risque de sa vie que l’on conserve sa liberté. (toujours Hegel).
les assassins de la mort
Nous ne connaissons pas le nombre de soignants morts dans leur travail contre le virus et pour notre vie. Le ministre de la santé dit ne pas pouvoir révéler leurs nom à cause du secret médical ; il a affirmé avoir une certitude : que les soignants contaminés ne l’ont pas été dans l’exercice de leur fonction, à l’intérieur de l’hôpital donc, mais dehors, dans la ville. Il faut être complètement débile ou un salopard – allez soyons généreux : ou les deux - pour croire que le citoyennes et citoyens que nous sommes allions gober des pareilles fadaises.
Mais pourquoi veut-on cacher ces morts ? Pourquoi faire disparaître la trace de leur disparition ? Et pourquoi avoir interdit aux familles d’enterrer les leurs, rituel qui signe le début de toute civilisation ? Pourquoi ces barbares n’ont pas inventé des dispositions sanitaires permettant le dernier hommage, sans quoi la traversée de la douleur de la perte devient encore plus difficile, voire impossible ? – Parce que ces femmes et ces hommes qui nous gouvernent savent qu’ils sont, pour une bonne part, responsables de ces morts, savent qu’il s’agit de meurtres, leurs meurtres, dont il faut effacer les empreintes. (...)
Rêvons : tous les Samedi a las cinco en punto de la tarde, précisément à cinq heures de l’après-midi, ceci en hommage au poète Frederico Garcia Lorca, assassiné par les fascistes de Franco, tous les Samedis donc, nous nous réuniront dans la place de la Mairie de nos villes, villages, arrondissements. Nous porterons des masques blancs et, dans chaque masque, il y aura un nom écrit. Le nom d’une femme ou d’un homme mort pendant cette période : dans un EHPAD, ou le nom d’un soignant, ou d’une caissière, ou d’un éboueur, le nom d’un migrant, le nom d’un migrant. (espérons, pas le nom d’un enfant). Et on exigera qu’on nous les ressuscite. On exigera qu’ils réapparaissent vivants. Et on murmurera leurs noms. Pendant une heure. Tous les Samedi. A las cinco en punto de la tarde.
Cela pourra être le début d’un récit. Le nôtre.