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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Migrants en Méditerranée : « La Libye vit de ce que l’Union européenne lui donne »
Article mis en ligne le 28 février 2021

À l’été 2018, la Libye s’est dotée d’une zone de recherche et de secours avec le soutien de l’Union européenne. Depuis, ses garde-côtes sont chargés de la coordination des sauvetages de migrants tentant la traversée, mais se contentent surtout de les intercepter en mer et de procéder à des refoulements illégaux. Beaucoup pointent la « responsabilité » de l’Union européenne dans ces abus.

C’est la cinquième fois que je tente de faire la traversée », confie Mandjou, assis sur une chaise en plastique sur le pont de l’Ocean Viking, laissant sa tête remuer du haut vers le bas, comme pour réaliser le chemin parcouru. « À chaque fois, les garde-côtes libyens nous ont interceptés en mer. La première fois, ils nous ont laissés au port de Tripoli et on nous a laissé partir. »

À sa seconde tentative, lui et les 76 migrants qui l’accompagnent, dont six femmes enceintes et neuf enfants, sont attaqués par un groupe d’hommes armés de kalachnikovs qui crèvent les boudins du canot pneumatique les transportant (...)

Ils sont alors arrêtés et placés en détention à Khoms avant de parvenir à s’échapper.

Depuis 2019, « la tendance » est aux interceptions par les garde-côtes libyens, selon l’association Pilotes volontaires, dont l’avion de reconnaissance Colibri 2 survole la Méditerranée centrale pour repérer des embarcations en détresse. En février 2017, une déclaration est signée à Malte, entre les gouvernements européens et la Libye, en vue d’« endiguer la migration » vers l’Europe.

Un an et demi plus tard, la Libye crée sa propre « zone de recherche et de secours » (également appelée zone « SAR ») et se voit confier la responsabilité d’assurer la coordination des sauvetages de migrants tentant la traversée depuis les côtes libyennes (lire notre enquête). L’Union européenne finance la création de cette zone SAR à hauteur de 8 millions d’euros et va jusqu’à former et équiper près de 500 garde-côtes libyens entre 2016 et 2020.

Leurs pratiques sont pourtant décriées. Le 21 février dernier, des images publiées par Pilotes volontaires montraient les conditions dans lesquelles peuvent se dérouler ces interceptions. (...)

Depuis que la Libye s’est dotée d’un centre de coordination et de sauvetage, ou « MRCC » (Maritime Rescue Coordination Centre), les navires humanitaires et avions de reconnaissance doivent composer avec. Les autorités italiennes et maltaises, de leur côté, semblent se décharger de toute responsabilité. (...)

Un navire humanitaire peut alors se proposer de porter secours à l’embarcation et se rapprocher de la « cible ». La plupart du temps, les centres de coordination et de sauvetage gardent le silence. Avant chaque opération de sauvetage, Luisa, coordinatrice des opérations de recherche et de sauvetage à bord de l’Ocean Viking, contacte le MRCC libyen avec en copie les MRCC italien et maltais. « La SAR libyenne est reconnue. Elle est officiellement en charge de la coordination des sauvetages, même si dans les faits elle ne l’assure pas. Quand on reçoit une alerte, je les informe donc de chaque étape de l’opération. Mais on reste sans réponse. » (...)

Problème : bien que le MRCC libyen ne réponde pas, les garde-côtes libyens interviennent parfois en même temps que les navires humanitaires, laissant peu de marge de manœuvre aux marins-sauveteurs. Tanguy, responsable des équipes de recherche et de sauvetage (lire son portrait ici), se souvient d’une opération durant laquelle les garde-côtes libyens ont pointé leurs armes sur eux, menaçant d’ouvrir le feu s’ils intervenaient pour porter secours à une embarcation en détresse.

Pia Klemp, capitaine du Louise-Michel, le bateau affrété par l’artiste Banksy, et autrefois capitaine du Luventa, raconte des scènes similaires dans son livre Les Vivants, les Morts et les Marins (Fleuve éditions), dans lequel elle revient sur l’enquête judiciaire qui la vise en Italie, où elle est accusée de « suspicion d’aide et de complicité à l’immigration illégale » dans un contexte marqué par la criminalisation du travail des ONG en Méditerranée. (...)

En 2020, José, de Pilotes volontaires, assiste à une scène qui le laisse penser qu’une « entente » entre la Libye et l’Union européenne permettrait des interceptions de migrants en mer même en dehors de la zone SAR libyenne. Alors qu’il repère une embarcation de migrants en mer, le bateau des garde-côtes libyens fait irruption à toute vitesse.

Des soupçons de « complicité » entre passeurs et garde-côtes libyens (...)

« Nous avons rendu compte de tels incidents au cours de l’année écoulée, y compris des retours effectués par des navires commerciaux ou avec le soutien d’États européens depuis les eaux internationales. De telles violations du droit international sont inacceptables. Les obligations et les responsabilités des États doivent être respectées », rappelle Safa Msehli, porte-parole de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

En avril 2020, Malte était allée jusqu’à enrôler trois chalutiers privés pour procéder elle-même à un refoulement illégal de migrants, alors que ces derniers avaient déjà pénétré la zone de secours maltaise (...)

En parallèle, l’île ne répond plus aux demandes de « port sûr » formulées par le navire de SOS Méditerranée à l’issue de ses sauvetages. (...)

Lisa*, une Camerounaise également secourue par l’Ocean Viking, évoque quant à elle une « complicité » entre les passeurs et les garde-côtes libyens, qui laisseraient ainsi passer certaines embarcations contre rémunération. « Le passeur m’a proposé deux tarifs, dont un plus élevé qui me garantissait de ne pas être interceptée en mer. Il m’a dit que le supplément était pour les garde-côtes. »

En quatre ans, plus de 50 500 personnes ont été interceptées en mer et renvoyées vers la Libye, qui ne peut pourtant pas être considérée comme un « port sûr » au regard du droit maritime. En 2021, au 27 février, au moins 3 700 personnes ont été interceptées et renvoyées vers la Libye selon l’OIM. La majorité d’entre elles sont placées en détention dès leur arrivée, alors que la torture et les violences sexuelles y sont devenues quasi systématiques (...)

« Seule une poignée de personnes sont libérées ou parviennent à s’échapper en débarquant en Libye », souligne Safa Msehli, qui documente les interceptions en Méditerranée centrale, notamment sur Twitter. Et rappelle toujours les violences infligées aux personnes en migration en Libye. (...)

Lorsque des ONG internationales leur rendent visite pour leur apporter des matelas, des chaussures, de la lessive en poudre ou du shampoing, les gardiens en confisquent une partie. « Les matelas, par exemple, ils préféraient les garder pour les revendre ! »

Pour lui, l’Union européenne a une « responsabilité » dans ces exactions. « Les Libyens vivent de ce que l’Union européenne leur donne. Ils sont censés sauver des vies avec, pas emprisonner des gens. Et ensuite, ils prennent leur argent de force en échange de leur libération. Ils mangent l’argent de l’Union européenne et des migrants. C’est injuste », dénonce-t-il.

À ce jour, 408 millions d’euros ont été injectés en Libye par l’Union européenne, dans le cadre du « Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique », afin de financer « l’entraînement des garde-côtes », « l’amélioration de la gestion des frontières » ou encore « la protection et le soutien aux migrants et réfugiés ».

Pour la porte-parole de l’OIM, tout soutien aux entités libyennes doit être « subordonné à un changement radical » dans la façon dont la migration est gérée en Méditerranée et en Libye. « Cela inclut le démantèlement du système de détention arbitraire, la poursuite de tous les responsables d’abus et d’exploitation sur les migrants, et l’établissement de garanties pour les migrants et demandeurs d’asile ».

Mais aussi le redéploiement des navires européens, « qui ont sauvé d’innombrables vies par le passé », la création d’une alternative au débarquement en Libye, et une « démonstration concrète de solidarité des États européens » avec les pays de premier accueil. « En l’absence de changement concret, cet appui doit être reconsidéré, et la zone et les responsabilités de recherche et de sauvetage redéfinies pour permettre des efforts internationaux de sauvetage. » (...)

Mandjou n’oubliera pas non plus que l’homme à la tête de la prison de Zaouïa, un certain « Oussama », est « lui-même un passeur ». « Il envoie les gens en mer et il fait tout pour qu’ils soient arrêtés et ramenés à la prison. Puis il leur demande de l’argent pour les libérer », explique-t-il. Un cercle vicieux. (...)