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« On n’est plus chez nous ! »
par Jordi Grau mardi 30 août 2016
Article mis en ligne le 31 août 2016
dernière modification le 30 août 2016

Je préfère tout de suite annoncer la couleur : le « burkini » ne m’intéresse pas particulièrement. Ce qui m’intéresse, ce sont les causes profondes de la haine ou de la peur que ce vêtement suscite. Je parle de causes profondes, car il faut aller au-delà des discours pseudo-rationnels.

(...) Pourquoi tant de crispations ?

L’hypothèse que je propose est la suivante : le fond de l’affaire, c’est que beaucoup de gens éprouvent un malaise à voir dans leur pays des gens ayant des pratiques en apparence complètement étrangères – en apparence, parce que la domination masculine est loin d’être une spécificité musulmane. Cette hypothèse est d’autant plus vraisemblable qu’elle est corroborée par des discours tout à fait explicites. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette phrase : « On n’est plus chez nous » ? Bien avant la montée en puissance du Front National, Henri Salvador en faisait le titre d’une chanson humoristique. (...)

Qu’est-ce qui peut motiver tant de gens à prononcer cette phrase ? Pourquoi ne se sentent-ils plus chez eux dans leur propre pays ? La réponse, en apparence, est extrêmement simple : la confrontation à des étrangers (ou à des gens qui ont « le type étranger », comme disait Desproges ironiquement) engendrent presque inévitablement la peur. Et ce sentiment est d’autant plus fort que les « étrangers » en question sont nombreux, ou que leurs manières de vivre sont très différentes des coutumes dominantes. Bref, tout ceci ne serait qu’une simple histoire de xénophobie – en prenant ce mot au sens large du terme : il s’agit d’une phobie à l’égard de tous ceux qui nous paraissent étrangers (à cause de leurs coutumes, de leur nom, de leur apparence physique….), même s’ils ont souvent la même nationalité que nous.

Même si elle n’est pas entièrement fausse, cette réponse ne me satisfait pas. On peut constater, en effet, que les sentiments xénophobes s’exacerbent en période de difficultés économiques, et notamment lorsqu’il y a un fort chômage. (...)

Nous n’avons jamais été chez nous !

La phrase « on n’est plus chez nous » laisse penser qu’il y aurait jadis eu un âge d’or où on se sentait comme un poisson dans l’eau, où l’on jouissait de la pleine et entière possession de son lieu de vie. Cette nostalgie repose en grande partie sur une illusion. En réalité, tout être humain vit ce que Hegel appelait une « Entfremdung », c’est-à-dire le fait de devenir étranger à soi-même, étranger à sa propre vie. Ce terme d’« Entfremdung », qu’on a traduit en français par aliénation, a été repris par Marx dans un sens essentiellement juridique et économique. L’aliénation, au sens marxien, c’est ce qui caractérise le travail du prolétaire, qui n’est pas propriétaire de ses outils ni de ce qu’il produit, et doit effectuer une tâche sans intérêt, étrangère à ses désirs. Cependant, comme nous allons le voir, cette notion d’aliénation peut avoir une portée beaucoup plus vaste.

La première aliénation de l’homme réside dans son rapport avec la nature. (...)

Mais j’insisterai ici sur l’aliénation sociale. En arrivant au monde, l’enfant doit intégrer des croyances et des coutumes qui ne correspondent pas, bien souvent à ces besoins naturels, et qui sont loin d’être toutes rationnelles. Au départ, le mode de vie qu’on lui impose lui paraît donc prodigieusement étrange, voire incompréhensible (d’où les incessants « pourquoi ? » dont il abreuve ses parents). Peu à peu, il finit par s’y habituer, par se sentir à l’aise dans ce monde qui lui paraissait d’abord si bizarre et effrayant. Mais cette accoutumance n’est jamais totale. (...)

L’aliénation des dominés

Pour parler de l’aliénation des dominés, je prendrai quatre exemples frappants : les femmes, les classes populaires, les populations subissant une oppression raciste, les homosexuels.

Comment les femmes pourraient-elles se sentir complètement chez elles dans des sociétés encore très marquées par un modèle patriarcal ? Il suffit de regarder la composition de l’Assemblée nationale, en France, pour avoir un aperçu du problème. De manière générale, les femmes sont mal à l’aise dans l’espace public, où elles craignent le regard ou la violence des hommes – même si, contrairement à une idée reçue, les violences subies par les femmes sont plus nombreuses dans l’espace domestique qu’à l’extérieur de la maison. Dans l’entreprise, cet espace semi-public, on sait bien que les femmes sont moins valorisées que les hommes (et pas seulement financièrement) et qu’elles subissent davantage de harcèlement sexuel. Comment pourraient-elles se sentir chez elles dans un tel milieu ? Quant à l’espace domestique, les femmes ne peuvent pas non plus y être totalement chez elle. Même si elles vivent avec un homme aimant et doux, ce sont en général elles qui font les tâches les plus ingrates, les moins valorisées aux yeux de la société. Surtout, ce sont des activités qu’elles accomplissent moins pour elles-mêmes que pour l’ensemble de la famille. Du minuscule royaume qu’on leur a attribué, elles sont moins les reines que les intendantes. (...)

Regardons maintenant ce qu’il en est des personnes issues des milieux populaires. Dès l’enfance, elles se trouvent immergées dans un monde étrange, voire hostile : l’école. Autant les fils et les filles de bourgeois sont à l’aise avec les tâches qu’on leur propose, parce qu’ils ont acquis dans leur famille un bagage culturel suffisant, autant les enfants des milieux populaires rament dans ce qui leur apparaît bien souvent comme une galère quotidienne. Leurs efforts sont parfois payants, mais c’est loin d’être toujours le cas. (...)

Comment les gens des classes populaires pourraient-ils se sentir vraiment chez eux, dans une société où ils ont si peu de pouvoir et reçoivent si peu de respect de la part des « élites » ?

Des remarques analogues pourraient être faites pour les gens victimes d’un racisme systématique. (...)

L’aliénation des dominants

Incontestablement, les dominants se sentent beaucoup plus chez eux dans la société que les dominés. Ils vivent dans des espaces plus larges, plus beaux, plus sains. Ils ont des métiers plus lucratifs et plus prestigieux (quand ils travaillent, ce qui n’est pas toujours le cas). De plus, ils sont généralement persuadés d’être dans leur bon droit, de mériter les privilèges dont ils jouissent. Leur éducation, la fréquentation de leurs pairs et la plupart des médias les confortent dans cette idée. Cependant, il ne faudrait pas croire que les dominants se sentent tout à fait à l’aise dans ce monde qu’ils ont tenté de façonner à leur image. Même s’ils se serrent les coudes dès qu’ils sentent que leurs privilèges sont remis en question, ils n’en demeurent pas moins rivaux, donc potentiellement hostiles. (...)

Par ailleurs, les dominants savent bien que leurs privilèges sont contestés par les dominés, et que leur position n’est jamais totalement assurée. (...)

le fait de ne pas se sentir chez soi ne s’explique pas seulement, il s’en faut de beaucoup, par la xénophobie. En réalité, c’est tout le système politique et économique qui est source d’aliénation. Et ce phénomène s’est encore aggravé avec la fin des Trente Glorieuses (...)

La xénophobie est donc attisée par un certain nombre de politiciens – non seulement par le FN mais par la droite « républicaine », et même une partie de la « gauche », comme en témoignent les petites phrases de Manuel Valls sur les Roms – parce qu’elle est un moyen de détourner la colère populaire contre des « ennemis » qui n’ont guère de moyens de se défendre. C’est là toute l’utilité du bouc émissaire : il s’agit de créer une union sacrée contre des minorités diabolisées. (...)

Conclusion

Il n’y a rien de mal à vouloir être chez soi dans son pays. Encore faut-il s’entendre sur ces mots. Si « être chez soi » signifie se replier frileusement sur un petit cercle de gens partageant les mêmes croyances et les mêmes coutumes, alors il est certain qu’on ne pourra jamais être totalement chez soi : tôt ou tard, on devra se confronter à d’autres gens, différents par leurs goûts, leurs opinions, leur mode de vie. Mais peut-être est-il possible d’être « chez soi dans ce qui est autre ». (...)

Gageons que les ressentiments racistes et xénophobes perdraient en intensité si les gens « ordinaires » avaient davantage de contrôle sur la vie politique et sur l’économie. Les étrangers ou enfants d’étrangers sont des boucs émissaires tout trouvés quand on a un sentiment d’impuissance.