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Jean-Marie Harribey pour Alternatives Economiques
Un indicateur trompeur peut en cacher un(d’) autre(s)
Article mis en ligne le 18 octobre 2015
dernière modification le 14 octobre 2015

Plus la crise capitaliste s’approfondit et révèle son caractère durable et insoutenable ( ! ), plus la critique du produit intérieur brut (PIB) et l’engouement en faveur de « nouveaux indicateurs » deviennent des sujets médiatiques, d’autant mieux documentés qu’un label officiel leur a été décerné par les institutions politiques nationales et mondiales. Ce qui était marginal devient la nouvelle orthodoxie. Ce qui était confiné aux cercles contestataires gagne l’académie. Faut-il s’en réjouir ou doit-on faire preuve d’un minimum de doute cartésien ? S’agit-il d’une conversion salutaire ou d’un nouveau leurre paré de bonnes intentions ?

Des indicateurs complémentaires

Bien que l’on sache depuis son invention que le PIB comportait des limites, que les comptables nationaux n’ont jamais niées, sa critique a été ravivée depuis l’éclatement de la crise qui est le résultat d’un mode de développement insoutenable socialement et écologiquement. Dans ce contexte, toutes les institutions internationales se sont lancées, avec la frénésie d’un Paul de Tarse sur son chemin de Damas, dans une débauche de préconisations pour élaborer de nouveaux indicateurs. La France a joué un rôle important en mettant sur pied la fameuse commission animée par J. Stiglitz, A. Sen et J.-P. Fitoussi qui a rendu son rapport en 2009[1]. Dans la foulée, l’INSEE et le CESE en France, la Banque mondiale, l’OCDE, sans oublier le travail pionnier plus ancien du Programme des Nations unies pour le développement avec l’indice de développement humain, ont élaboré des propositions d’indicateurs de richesse et/ou de bien-être, considérés soit comme complémentaires, soit comme alternatifs au PIB. Récemment, le parlement français a adopté une loi portant le nom de la députée Eva Sas pour rendre obligatoire la publication annuelle de nouveaux indicateurs, pendant que France Stratégie et le CESE proposaient une liste de dix indicateurs[2].

Disons-le sans la moindre équivoque : ces indicateurs sont utiles, nécessaires et sont conçus pour apporter des informations complémentaires à celles fournies par les données purement économiques. Néanmoins, pourquoi est-il permis d’avoir quelques doutes quant à leur utilisation dans l’espace public ?

Des informations déjà connues, d’autres biaisées ?

Si l’on examine les trois chapitres du tableau de bord ci-dessus, plusieurs des indicateurs proposés n’ont rien de nouveau. En matière économique, le taux d’emploi, la valeur et le taux de l’investissement, l’ampleur des dettes privées et publiques sont déjà régulièrement publiés. Dans le domaine social, c’est la même chose pour l’espérance de vie en bonne santé, l’écart de revenus et la part des diplômés (pourquoi seulement les diplômés de l’enseignement supérieur et dans la tranche d’âge des 25-34 ans ?). Au sein de ce chapitre, seule la satisfaction à l’égard de la vie ne relève pas d’une procédure de mesure quantitative objective, puisqu’il s’agit du résultat d’enquêtes subjectives d’ordre qualitatif, mais dont on ne peut tirer aucune conclusion agrégeable d’ensemble. Il n’y a que le volet environnemental qui présente un début d’innovation, plus d’ailleurs avec l’abondance des oiseaux (pourquoi les oiseaux plus que les abeilles ou un autre élément de la biodiversité ?) et le recyclage des déchets municipaux qu’avec la consommation carbone de la consommation, déjà mentionnée dans beaucoup de secteurs.

Trois remarques à propos de ce tableau de bord. Premièrement, la plupart de ces indicateurs souffrent d’une moindre visibilité que le PIB, plutôt que d’être inexistants. Deuxièmement, le choix de certains n’est peut-être pas sans incidence sur la manière dont seront menées les politiques publiques : pourquoi par exemple avoir retenu le taux d’emploi et pas le taux de chômage, est-ce pour suivre les préconisations européennes dont on sait combien elles prônent la libéralisation du « marché du travail » ? À l’inverse, on peut approuver le choix de la consommation carbone plutôt que celui de l’empreinte écologique, trop sujette à critiques. Troisièmement, sept de ces indicateurs sur dix sont d’ordre quantitatif, mais hors du champ de l’évaluation monétaire. D’où la nécessité d’examiner leur rapport avec les indicateurs monétaires dont le PIB est le principal.

Le PIB, un faux problème ? (...)

Reconstruire des indicateurs ou dépasser le système ?

Il est un dernier point, peut-être le plus important, qui devrait retenir l’attention : les critiques du PIB ne détournent-elles pas l’attention des problèmes réels ? On lit et on entend partout que le PIB doit cesser d’être l’indicateur phare de l’activité économique. Or, il n’est pas, il n’a jamais été et il ne sera jamais cela pour l’économie capitaliste. Aucun investisseur capitaliste ne se préoccupe du PIB (il ne sait pas ce que c’est), de son taux de croissance (il ne sait pas comment il est calculé). Pourtant, les pourfendeurs du PIB le croient ou font semblant de le croire, car le seul indicateur-clé du capitalisme, c’est le taux de profit, le taux de rentabilité des investissements, qui rythme l’anticipation et l’évolution de la dynamique économique, c’est-à-dire de l’accumulation du capital. (...)

Je partage toutes les convictions des « reconstructeurs d’indicateurs » sur la nécessité de changer de mode de développement. Mais une fois qu’on a dit cela, le problème reste entier. Et ce n’est pas la presse abonnée aux dithyrambes néolibérales austéritaires qui va aider à clarifier les choses. (...)

Bref, le remplacement d’un PIB désormais déclaré « périmé » par une fonction d’utilité sociale impossible à définir à cause de la non-transitivité des préférences individuelles à l’échelle collective est une impasse totale.

Tout cela parce que les économistes néoclassiques comme les dissidents du PIB « reconstructeurs » confondent richesse et valeur, pensent que la valeur d’usage est réductible à la valeur d’échange, adhèrent au fétichisme de la valeur née du capital ou de la nature et détournent l’attention vers les indicateurs, alors que ce pourquoi et pour quoi le capitalisme est motivé est plus ou moins laissé dans l’ombre.[18]