
L’appel à bloquer le pays, né sur les réseaux sociaux, trouve un fort écho dans des réseaux issus des "gilets jaunes". Mais l’irruption de partis politiques et d’organisations syndicales brouille le jeu.
Vers une saison 2 des "gilets jaunes" ? Cela fait déjà plusieurs semaines que des appels aux blocages et aux manifestations sont exprimés sur les réseaux sociaux, avec en ligne de mire le 10 septembre. Difficile de ne pas faire le parallèle avec le mouvement lancé le 17 novembre 2018, à l’origine pour dénoncer une écotaxe sur les carburants. Sept ans plus tard, d’ailleurs, plusieurs figures connues de l’époque sont déjà sur les rangs pour relancer la contestation, notamment sur les réseaux sociaux. "Il y a des réunions qui se font, un peu à droite, à gauche, a encouragé dans une vidéo(Nouvelle fenêtre) Maxime Nicolle, figure des "gilets jaunes" aux 158 000 abonnés sur Facebook. A partir du 10 septembre, personne ne sait ce qui va se passer." (...)
"Le constat est le même. Mais les choses qui sont peut-être les plus importantes, ce sont le référendum d’initiative citoyenne (RIC) et la remise en cause de notre Constitution actuelle. Parce qu’avant les ’gilets jaunes’, personne n’en parlait." (...)
Maxime Nicolle prend soin de préciser qu’il n’est "ni l’initiateur, ni l’organisateur du mouvement". Dans les faits, la plupart des influenceurs "gilets jaunes" ont relayé cet appel.(...)
Les communautés se réactivent sur les réseaux sociaux
Il reste difficile d’établir avec certitude la paternité de l’appel. Toujours est-il que la mobilisation a réellement décollé après la publication d’un "document bleu" sur la plateforme X, avec mention de la date du 10 septembre. Le message est publié dans la soirée du 18 juillet, trois jours après le discours sur l’austérité de François Bayrou, et il sera partagé 1,5 million de fois, sans compter les innombrables emprunts. Un blog "mobilisation 10 septembre" est mis en ligne le lendemain, avant d’être supprimé huit jours plus tard. Le site indignonsnous.fr structure désormais en partie le mouvement, tout comme les chaînes Telegram associées. Sans référence directe aux "gilets jaunes".
Quel crédit accorder à tous les messages postés sur les réseaux sociaux ? Selon les informations de franceinfo, de premières constatations vont plutôt dans le sens d’un mouvement d’origine domestique et non d’une manœuvre étrangère coordonnée. Mais des reprises opportunistes par certains acteurs étrangers, prorusses et autres, ont également été observées. Le projet FOX, un groupe qui exploite les sources ouvertes, a identifié sur la plateforme X plusieurs comptes suspects ayant pour but d’amplifier la colère. Ces bots relaient, si besoin, des montages générés par l’intelligence artificielle et de fausses informations. (...)
Les différentes composantes des "gilets jaunes", toujours actives sur Facebook, rebondissent sur cet appel au blocage. De petites assemblées générales ont déjà été organisées dans une vingtaine de villes situées dans toute la France, avec des comptes rendus qui sont ensuite publiés sur une chaîne dédiée du mouvement "Indignons-nous !" – le plus structuré sur le réseau Telegram, à ce stade. Ces réunions physiques ont connu des fortunes variées. Elles ont rassemblé jusqu’à 180 personnes à Grenoble (Isère), une centaine à Toulouse (Haute-Garonne), une soixantaine à Lorient (Morbihan) ou encore une trentaine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
Certains participants sont novices, mais les discussions restent marquées par l’héritage du mouvement de 2018. (...)
"C’est pas une naissance, c’est une résurgence de cette colère", assure Jérôme Rodrigues, qui avait perdu un œil dans l’explosion d’une grenade de désencerclement tirée par la police, en janvier 2019. "Un ami vient de décéder et sa femme m’a envoyé son gilet jaune. Dessus, il était déjà marqué : 10 septembre", raconte-t-il. Les premières actions, ici et là, semblent s’inscrire dans la ligne directe du mouvement de 2018. En témoigne l’ouverture du péage de Valence-Sud (Drôme), dimanche 24 août. Comme à l’époque, des appels circulent pour reprendre les ronds-points, ces petites Bastille en puissance des périphéries. Le militant assure que "l’énorme base [des participants déclarés] reste ’gilet jaune’, même si elle n’en porte plus le nom. Comme on dit chez les ’gilets jaunes’ : ’gilet jaune’ un jour, ’gilet jaune’ toujours."
Syndicats et partis modifient la donne
"Cette mobilisation est née comme la révolte des ’gilets jaunes’, avec des débats en ligne pendant plusieurs semaines", souligne le chercheur Sylvain Bordiec, coauteur d’une Sociologie des gilets jaunes. "Et là encore, des réunions publiques se tiennent dans des petites villes, où les services publics ferment et où la voiture est indispensable pour se déplacer." Car les "gilets jaunes", ajoute le sociologue, existent toujours "dans l’esprit des gens" et sont devenus "incontournables" en appelant à "s’informer autrement, avec un esprit critique". Les "gilets jaunes" se battaient contre la vie chère et le budget annoncé a été l’élément déclencheur, poursuit-il, "car il a été vécu comme une provocation".
Le mouvement du 10 septembre est toutefois singulier, avec une couleur plus institutionnelle qu’il y a sept ans. Plusieurs partis et syndicats ont déjà annoncé leur intention de rejoindre ce mouvement né sur les réseaux sociaux, sur lequel ils ont peu de prise. (...)
Le soutien – prudent – syndical et politique relance les débats sur les modes d’action, alors que la plupart des appels invitent par exemple à boycotter la carte bancaire à partir du 10 septembre. "Beaucoup de ’gilets jaunes’ ont cette frustration de ne pas avoir été au bout. Parce que si on tire un bilan concret du mouvement de 2018 et 2019, ça reste un échec, quelques batailles de gagnées", constate Jérôme Rodrigues, qui évoque déjà de futurs blocages et des occupations de ronds-points, mais pas vraiment de manifestations (...)
Des soupçons de récupération politique (...)
L’engagement des "forces politiques de gauche" représente une "différence fondamentale" avec l’approche initiale des ’gilets jaunes’, relève pour sa part Jean-François Barnaba, l’un des huit éphémères coordinateurs du mouvement en 2018. Rien ne garantit, selon lui, le succès de cette convergence inédite entre deux positions. (...)
Feu de paille ou traînée de poudre ? Il est encore bien trop tôt pour prédire le destin du 10 septembre. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas d’une "copie de tel ou tel mouvement", martèle le groupe Telegram "Indignons-nous !", dans un communiqué. "Comme les ’gilets jaunes’, nous partons du vécu des gens et de leur ras-le-bol face à l’injustice sociale", écrivent ses auteurs anonymes, qui espèrent marquer une "nouvelle étape de la mobilisation populaire en France".