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Reporterre
Comment des milliers de composés potentiellement cancérogènes se retrouvent sur le marché
#composesChimiques #sante #cancers #CIRC
Article mis en ligne le 19 juin 2026
dernière modification le 16 juin 2026

Des milliers de composés chimiques sont mis sur le marché en n’étant pas ou peu testés sur leurs risques cancérogènes, explique le chercheur au CNRS Valentin Thomas. Il blâme le poids des industriels et le manque de données

Du cadmium dans les céréales du petit déjeuner, des PFAS dans l’eau potable, des additifs alimentaires dans les viandes transformées… Chaque mois ou presque, de nouvelles expositions à des cancérogènes sont dévoilées et occupent la Une des journaux. Dès lors, se pose une question : comment la cancérogénicité des composés chimiques en circulation est-elle évaluée ?

Auteur de Classé cancérogène (Presses de Sciences Po, 2025), le sociologue et politiste au CNRS Valentin Thomas enquête depuis dix ans sur les institutions chargées de ce processus. Il décrit à Reporterre le peu d’exigence entourant la mise sur le marché de nouvelles substances, et le poids des lobbies industriels. (...)

Seule la fabrication ou l’importation à plus de 1 000 tonnes par an rend obligatoire les études sur des animaux vertébrés, qui permettent de manière plus poussée la recherche de potentiels effets cancérogènes sur les humains. Ça représente à peu près un dixième des substances enregistrées à l’heure actuelle par les autorités européennes. Et encore !

Comme des pans entiers de composés sont exemptés d’enregistrement, ce chiffre est une surestimation. C’est très difficile, voire impossible, de déterminer le nombre de substances en circulation.

Il faut bien comprendre que ces procédures réglementaires sont le fruit de négociations très politiques, sur ce qu’il est souhaitable ou non de fabriquer et de vendre, ce qu’il est possible ou non de relâcher dans la nature. Mais ces négociations se déroulent sur des terrains techniques, avec un coût d’entrée considérable, qui excluent de fait beaucoup de groupes sociaux et les personnes qui les représentent. (...)

Les PFAS, ces polluants dits éternels, en sont un cas d’école. Chaque jour, on mesure un peu plus l’ampleur de l’exposition à ces milliers de composés différents, utilisés depuis la moitié du XXᵉ siècle dans un nombre croissant d’industries.

Leur toxicité est avérée pour certains, et inconnue ou suspectée pour la majorité d’entre eux, mais elle était pourtant invisible jusque-là dans les systèmes réglementaires.

Le Circ, qui est une agence scientifique de l’Organisation mondiale de la santé, produit depuis les années 1970 des rapports critiques sur la cancérogénicité des expositions humaines. On appelle cela des monographies : ce sont des documents écrits qui synthétisent la littérature savante sur X ou Y exposition, pour la classer comme « cancérogène », « probablement cancérogène », « possiblement cancérogène » ou « inclassable ».

Aujourd’hui, les classifications du Circ font autorité dans le champ scientifique. C’est relativement indiscutable. Elles sont un pilier de la prévention du cancer et se sont illustrées sur des dossiers historiques comme l’amiante, les fumées de moteurs diesel, le glyphosate et le benzène.

Seulement, leur capacité à être converties en décisions de santé publique a été progressivement domestiquée. Elles n’ont aucun pouvoir contraignant formel. Leur poids n’est pas inscrit dans des règlements. Il dépend essentiellement des rapports de forces en présence. (...)