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Marie-Claude Saliceti
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Le Grand Continent
De l’Iran à la surveillance de masse : la double guerre de Palantir
#PeterThiel #tech #antechrist #Palantir #Trumpisme #guerres #ICE
Article mis en ligne le 12 mars 2026
dernière modification le 10 mars 2026

(...) la fusion de la surveillance, de la guerre, du capital et de l’idéologie dans un seul produit.

Que fait concrètement Palantir ?

Ce que fait Palantir concrètement, c’est produire de « l’ontologie » — nous y reviendrons — c’est-à-dire réécrire le monde réel, sensible, dans un langage propriétaire. (...)

Pourquoi Palantir est-elle devenue aujourd’hui une société au cœur de l’entreprise trumpiste de changement de régime aux États-Unis ?

Palantir ne se retrouve pas là par accident ou par simple opportunisme. L’entreprise a été conçue, dès l’origine, comme une théorie de l’État.

Lorsqu’elle est fondée en 2004 dans l’Amérique du 11 septembre, elle procédait d’un diagnostic précis : les services de renseignement américains avaient failli. Non pas faute d’informations, mais parce qu’ils ne disposaient pas de la capacité à les relier, les interpréter et en tirer des décisions opérationnelles. Palantir entend dès ses origines combler ce vide. Mais la proposition n’est pas simplement technique : elle embarque une vision du pouvoir. (...)

Palantir ne vend pas de données, mais la capacité à leur donner du sens. La nuance est capitale, car une fois installée dans une administration, Palantir opère ce que l’industrie du logiciel appelle un vendor lock-in — elle devient un fournisseur dont on ne peut plus se passer. Ici, non pas parce que ses concurrents seraient moins bons, mais parce qu’elle est devenue propriétaire de l’intelligibilité même des décisions.

Ses systèmes s’intègrent aux procédures internes, et cette dépendance crée un pouvoir discret mais réel. En 2017, quand la police de New York a voulu dénoncer son contrat avec Palantir, l’entreprise a rappelé qu’elle détenait la technologie, c’est-à-dire la capacité à lire et interpréter les décisions assistées par ordinateur. Idem en France, quand la DGSI, au moment des attentats de 2015, signe avec Palantir. (...)

Nous ne sommes pas les seuls à être captifs. Dans l’Union européenne, ce mécanisme de dépendance a produit deux réponses opposées : la résistance ou la vassalisation à marche forcée.

En Allemagne, la contestation a pris une forme juridiquement ambitieuse. (...)

Au Royaume-Uni, c’est l’inverse : on recense aujourd’hui 34 contrats entre Palantir et l’État britannique, de la dissuasion nucléaire aux technologies policières, pour plus de 650 millions de livres sterling — ce qui en fait le plus gros client de Palantir après le gouvernement américain. (...)

Ne l’oublions pas car il l’a martelé dans son livre De zéro à un : Thiel est un partisan forcené des monopoles.

C’est précisément pour cette raison que Palantir est si centrale dans l’entreprise de changement de régime conduite par l’administration Trump.

L’objectif du DOGE ou de l’ICE n’est pas simplement bureaucratique : c’est de déplacer la puissance coercitive de l’État américain sous une architecture privatisée et algorithmique. Dans le bricolage technofasciste de l’administration Trump 1, Palantir n’impose pas tant une idéologie de l’extérieur. En revanche, il s’agit de l’infrastructure la plus cohérente avec un exercice du pouvoir technofasciste. (...)

Y a-t-il une idéologie explicite de Palantir ?

Oui, même si elle se présente volontiers sous les oripeaux du pragmatisme technicien.

Alex Karp la formule avec une franchise parfois déconcertante. Dans son livre The Technological Republic, publié début 2025, il développe une thèse qui mérite d’être prise au sérieux, surtout dans le contexte de la guerre d’Iran : les démocraties occidentales seraient en train de perdre la guerre technologique contre leurs adversaires autoritaires, non pas faute de talent mais faute de volonté. Les ingénieurs de la Silicon Valley, selon Karp, auraient développé une allergie au pouvoir d’État et à la chose militaire qui les rendrait collectivement incapables de mettre leur génie au service de la survie de l’Occident. (...)

pourquoi risquer la désapprobation de ses amis en travaillant pour l’armée quand se défiler passe pour de l’éthique ? C’est, selon Karp, une désertion morale autant qu’une erreur stratégique. Palantir serait l’antidote : une entreprise qui assume pleinement d’articuler technologie et puissance souveraine.

Ce discours, dont on pourrait contester historiquement tous les termes, a une fonction double (...)

En se positionnant comme défenseur de la civilisation occidentale face à des adversaires qui, eux, « ne s’arrêteront pas pour débattre des mérites des technologies à usage militaire », Palantir se rend politiquement inattaquable et commercialement irrésistible pour tout gouvernement qui ne veut pas paraître naïf face à la Chine ou à la Russie. L’idéologie est donc ici indissociable du modèle d’affaires.

Ce que l’on peut dire de plus précis sur cette idéologie, c’est qu’elle repose sur une conception profondément schmittienne du politique : il y a des amis, il y a des ennemis, et la technologie a pour fonction de les distinguer. (...)

Il y a une dimension de Palantir que l’on sous-estime parce qu’elle semble superficielle : sa transformation délibérée en marque culturelle. (...)

Concrètement, Ontology de Palantir est une couche logicielle qui modélise les objets du monde réel — une personne, un véhicule, un événement, une transaction financière — et les relations entre eux, dans un langage unifié et interopérable. Elle permet à des systèmes d’information hétérogènes, qui ne se parlaient pas, de partager une même représentation du réel. Pour une administration militaire, cela signifie que le renseignement humain, les données satellitaires, les flux de communication interceptés et les bases de données logistiques peuvent soudain être interrogés ensemble, en temps réel, dans une interface unique.

Ce qui est en jeu ici dépasse largement la prouesse technique : en définissant les catégories dans lesquelles le réel doit être décrit pour être traitable algorithmiquement, Palantir exerce un pouvoir constituant sur la réalité de ses clients. Elle ne se contente pas de traiter des données : elle décide de ce qui compte comme donnée, de ce qui compte comme menace, de ce qui compte comme cible. En ce sens, le nom trahit l’ambition : réifier le monde et le réécrire dans un langage propriétaire.

La dimension politique de ce choix devient vertigineuse dès lors qu’on l’applique au domaine répressif. (...)

Et quand le système se trompe — ce qu’aucun logiciel ne peut éviter — l’erreur est elle aussi encodée dans le logiciel, puisqu’elle par définition invisible. La puissance du système tient précisément à ce qu’il rend ses propres défaillances illisibles.
Quel rôle Palantir joue-t-elle dans la répression aux États-Unis avec ICE ?

Il faut d’abord rappeler que l’ICE n’est pas une invention de Trump. L’agence a été créée par George W. Bush dans le sillage du 11 septembre 2001. Mais sous le second mandat de Trump, elle mute pour devenir le bras armé d’une politique de déportation de masse assumée, dotée de moyens considérablement renforcés, et surtout d’une infrastructure technologique qui en change radicalement l’échelle. C’est là qu’intervient Palantir. (...)

Palantir a développé ImmigrationOS, spécifiquement conçu pour coordonner l’ensemble du cycle d’expulsion, de l’identification à la déportation. (...)

Le directeur de l’ICE, Todd Lyons, a d’ailleurs résumé l’ambition du dispositif d’une formule glaçante : il veut faire de son agence un « Amazon Prime des êtres humains ». Ce qui aurait dû être une analogie infamante est revendiqué comme une raison sociale. La logique est celle de la chaîne logistique appliquée à l’humain : identifier, localiser, collecter, livrer. Et cette logique a désormais son architecture physique, puisque l’ICE achète en masse des entrepôts qu’elle entend convertir en centres de détention (...)

Et à l’extérieur des États-Unis ?

Gaza et l’Ukraine sont les deux théâtres où Palantir est le plus visible à l’extérieur des États-Unis, mais ils illustrent deux logiques assez différentes.

En Ukraine, Palantir est présente depuis le début de l’invasion russe. (...)

Depuis le retour de Trump au pouvoir, Palantir se retrouve prise en étau entre ses contrats ukrainiens et son alignement croissant avec une administration Trump souhaitant négocier avec Moscou. Karp continue de soutenir Kyiv publiquement, mais la tension est réelle. La « défense de l’Occident » se fissure quand l’Occident lui-même change de camp.

Gaza est une affaire beaucoup plus trouble. Palantir fournit des outils à Tsahal depuis plusieurs années, et les révélations sur l’usage de systèmes d’IA dans la conduite des opérations militaires israéliennes ont mis en lumière une réalité que l’entreprise préfère ne pas détailler. (...)

une logique de ciblage de masse, dans laquelle le seuil de tolérance aux dommages collatéraux a été algorithmiquement rehaussé. (...)

Ce que Gaza et l’affaire Anthropic montrent ensemble, c’est une tension constitutive de Palantir : l’entreprise se présente comme défenseure des démocraties occidentales et de leurs valeurs, mais ses outils sont au service de toute puissance qui peut les payer et qui s’inscrit dans un arc géopolitique à l’impérialisme assumé. La désignation de l’ennemi, fonction schmittienne par excellence, est ici sous-traitée à un algorithme.

Qui est une cible légitime ? La question n’est plus tranchée par un juge, un parlement ou même un haut gradé : elle est produite par un système d’optimisation dont les paramètres sont propriétaires et opaques. C’est peut-être dans la guerre que la théorie de l’État de Palantir se dévoile. (...)

Palantir progresse là où les procédures sont opaques, les urgences réelles ou fabriquées, et les alternatives inexistantes. Là où des contre-pouvoirs fonctionnent, parce qu’on y trouve des juridictions indépendantes, des marchés publics transparents, des sociétés civiles organisées, le modèle accroche. L’Allemagne en est l’exemple le plus documenté, mais pas le seul. À défaut d’être une consolation suffisante, c’est un indicateur : la dépendance n’est pas une fatalité, elle est le produit de choix politiques. Elle peut donc être défaite, aussi, par des choix politiques. (...)

(...)

Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Éditions Divergences, 2025.