Le 27 avril 2016, mon père s’enflamme, sur la place publique, devant la caisse de retraite à Marseille. Il y a dix ans, je me suis battue pour que son geste ne soit pas traité comme un fait divers. Dix ans plus tard, des milliers de personnes attendent toujours leur retraite sans aucune source de revenu. Les services publics s’effondrent. Mais nos vies comptent. Elles ne seront jamais effacées.
Le 27 avril 2016, mon père s’enflamme, sur la place publique, devant la caisse de retraite, à Marseille.
Dix ans plus tard, ni oubli, ni pardon.
Il y a dix ans, mon père s’est immolé.
Pas pour mourir, mais pour vivre, pour obtenir ses droits.
En 2016, nous sommes sous le gouvernement Hollande, dans un climat de fortes tensions sociales autour de la loi Travail.
Pendant des mois, mon père constitue son dossier de retraite.
Il manque toujours un papier, alors il fait des allers-retours entre son domicile et la caisse de retraite (CARSAT Sud-Est).
Des heures d’attente : il y voit des corps fatigués, des personnes âgées qui tiennent à peine debout. Il y entend des paroles violentes, racistes.
Des vies entières résumées à un dossier “en attente”. Mon père devient l’un de ces dossiers.
Petit à petit, quelque chose se brise, pas seulement en lui ; autour de lui.
Le 27 avril 2016, au matin, on lui annonce que la personne qui traite son dossier est partie en vacances.
Là, tout bascule.
Dans une détresse immense, avec la peur de se retrouver sans ressource, sans issue, il s’embrase, devant ce bâtiment qui broie des vies. (...)
Moi, je ne suis pas prévenue. La police m’appelle deux jours plus tard.
La ministre de la Santé, elle, est déjà au courant : “Est-ce qu’il est vivant ?” Oui.
Alors on se tait.
Parce que le jour suivant, une manifestation nationale est prévue. Toute la France est dans la rue.
La consigne est claire : il ne faut pas mettre le feu aux poudres, en diffusant cette information. Deux jours après, je découvre enfin mon père, dans le coma, dans des bandages de la tête aux pieds.
Le lendemain de son geste, son dossier de retraite est débloqué. Enfin.
Il suffisait d’un clic.
Pas un corps en feu.
Alors je décide de me battre. Pour que son geste ne soit pas traité comme un fait divers.
Je suis entourée de militant·es, de syndicats, de collectifs. Je recueille des dizaines de témoignages : des dossiers bloqués depuis des mois, parfois des années ; des personnes vieillissantes, des personnes sans ressource.
Quand j’alerte la presse, on me dit qu’on ne peut pas écrire sur une immolation, que c’est un acte personnel.
Personnel, sur la place publique, devant une institution.
Quelques journalistes refusent de se taire, et écrivent sur ce système qui déshumanise. (...)
Patrice est toujours vivant - n’en déplaise à certain·es. Sa mort aurait peut-être simplifié les choses ; pas de trace, pas d’histoire.
Mais il est là, rescapé, avec une peau de secours, de l’humour, de la gratitude et parfois encore : de la colère.
Dix ans plus tard, des milliers de personnes attendent toujours leur retraite sans aucune source de revenu.
Dix ans plus tard, les conditions de vie des personnes âgées, malades, précaires, handicapées, s’aggravent de jour en jour.
Des personnes qu’on ne veut pas voir, les plus fragiles, les plus vulnérables, les oublié·es.
Dix ans plus tard, l’hôpital craque, on doit choisir qui soigner.
Les services publics s’effondrent et celles et ceux qui s’y opposent sont criminalisé·es.
Les luttes sont étouffées.
On peut détourner le regard, ou croire que cela ne nous concerne pas. Mais cette histoire parle de quelque chose qui nous relie tous·tes. (...)
Le 27 avril 2016, le système a brûlé la peau de mon père. J’avais 24 ans.
Si j’ai eu de la force, et si j’en ai encore, c’est grâce aux militant·es, aux engagé·es.
À celles et ceux qui désobéissent, à ceux qui gueulent, à celles qui dérangent. Aux soignant·es qui réparent nos têtes, nos corps, nos cœurs.
Aux réunions de Nuit Debout, aux assemblées où l’on refaisait le monde, aux colères partagées, aux espoirs fragiles mais tenaces, à cette idée obstinée : qu’un autre monde reste possible.
À tous les survivant·es de ce système, à tous les rescapés, aux abîmé·es, qui avancent encore.
À celles et ceux partis trop tôt, qui n’ont pas pu tenir, que le système a épuisé, usé jusqu’au silence.
Et qui continuent d’exister autrement : dans nos luttes, dans nos voix qui refusent de s’éteindre.
Continuons de raconter nos vécus, nos histoires, celles qui ne rentrent dans aucune case.
Parce que nos vies comptent.
Elles ne seront jamais effacées.
Dix ans plus tard,
Ni oubli ni pardon.