Reportage · En plein centre-ville de Palerme, Maldusa, une association d’aide cocréée par des membres de la communauté sénégalaise Baye Fall, veut redonner aux exilé·es la possibilité de se réapproprier leur histoire. Avec l’aide de cercles militants locaux, elle s’impose aujourd’hui comme une référence sur l’île et en Méditerranée.
On s’est notamment rendu compte que les personnes qui conduisaient les bateaux de l’Afrique vers l’Europe, par peur de se faire identifier en tant que capitaine et d’être condamnées à leur arrivée, coupaient le moteur en pénétrant dans les eaux internationales, ce qui a été la cause de nombreux naufrages. Et ça, peu de gens le savent. Il fallait que l’on reprenne le contrôle non seulement de la situation, mais aussi de la narration qui est faite des récits de migrations. (...)
Trois ans plus tard, la question de l’emprisonnement presque systématique des capitaines de bateaux de fortune demeure un enjeu crucial pour l’association, qui multiplie les initiatives pour éviter les détentions, aux côtés notamment du groupe Captain Support. « On le sait aujourd’hui, la plupart de ces pilotes n’ont pas vraiment le choix et sont contraints soit par de vrais trafiquants, soit par la nécessité de partir », poursuit Cheikh Sene. (...)
Outre les cercles de parole et les débats ouverts au grand public, une équipe de Maldusa multiplie également les réunions en interne, organise des visites en prison ou entame des batailles juridiques pour des camarades emprisonnés, avec lesquels ils parviennent à conserver un lien grâce à un réseau tissé au fil des années auprès d’acteurs locaux de la solidarité.
« On sait ce que c’est. Nous sommes tous passés par là » (...)
« “Déblanchir” la structure de l’organisation »
En arrivant en Italie, Cheikh Sene est aussitôt arrêté et conduit en prison, où il purge une peine de deux ans. À sa sortie, il rejoint Palerme, où il retrouve plusieurs membres de la communauté Baye Fall au sein de l’organisation catholique Caritas. « Nous étions aidés, mais on ne nous écoutait pas vraiment. On avait du mal à comprendre quand et comment voir un avocat, obtenir des papiers... On a vite compris que l’on serait plus efficace en s’organisant entre nous », poursuit-il. (...)
"Nous sommes capables de réfléchir à ce qui est bon pour nous, et à la manière dont on estime judicieux et utile de s’intégrer dans une société. Si un membre de notre communauté rencontre une difficulté, on ne se contente pas de l’aider, on veut comprendre pourquoi c’est arrivé, et faire en sorte que ça ne se reproduise plus." (...)
À Palerme, comme à Lampedusa, l’association – financée par quelques fondations allemandes et des dons privés – multiplie les échanges et les collaborations avec la plupart des structures militantes et des opérateurs sociaux présents sur le terrain. « Toutes les victimes de discriminations ont des enseignements à partager », estime Cheikh Sene. Une approche horizontale et collaborative avec les différents collectifs palermitains anticoloniaux, solidaires ou féministes qui, comme le soulignait Deanna Dadusc, membre active de Maldusa, dans une interview donnée à Melting Pot en 2023, permet de « créer un réseau structuré et solide sur l’ensemble du territoire italien » et de mettre en lumière l’action des « chemins de fer clandestins », dans la filiation des « underground railroads » américains au XIXe siècle. (...)
Alors, plus qu’un point de chute pour les communautés africaines, les locaux de l’association sont devenus aujourd’hui comme un îlot de résistance. Au lendemain de la victoire du Sénégal à la CAN, les réunions reprennent. Dans quelques jours, des autrices italiennes viendront présenter leur ouvrage sur le génocide reproductifet la résistance en Palestine. Suivront ensuite les préparatifs des ftours du ramadan (qui se déroulera de la mi-février à la mi-mars), organisés eux aussi en partie par la communauté Baye Fall. Entre-temps, les membres de Maldusa feront ce qu’ils savent faire de mieux : garder leurs portes ouvertes. « Nous n’avons pas la solution face à la montée du racisme, contre le durcissement des politiques migratoires. Mais continuer à en parler pour essayer d’en trouver, c’est notre manière de combattre l’ignorance. Et, pour l’heure, la meilleure manière de lutter. »