L’Église de Rome est devenue la véritable concurrente d’OpenAI et de Palantir. Et pour cette raison, elle commence à faire ce que font tous les géants de la tech : elle recrute des talents chez les concurrents.
Mai 2025 : Claude Code est rendu public. Mai 2026 : cent trente-cinq ans après Rerum Novarum de Léon XIII, le pape Léon XIV — Robert Francis Prevost — signe la première encyclique de son pontificat, Magnifica Humanitas, sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ».
On peut lire la scène de plusieurs façons. La plus convenue : une institution millénaire prend acte d’une révolution technique et invite l’industrie à dialoguer. Mais une autre lecture, sans doute plus instructive, s’impose dès lors que l’on regarde qui se trouve sur scène ce 25 mai 2026.
Aux côtés des cardinaux Víctor Manuel Fernández et Michael Czerny, des professeures Anna Rowlands et Leocadie Lushombo, du secrétaire d’État Parolin et du pape, figure le cofondateur d’Anthropic — et pas d’OpenAI, Google DeepMind ou Palantir… — Christopher Olah. (...)
Les géants de la tech croient, pour la plupart, que le développement de l’IA a déclenché une course vers une forme d’intelligence générale qui pourrait finir par prendre la place de Dieu.
Sur ce marché, l’Église est entrée en concurrence directe avec OpenAI et Palantir. (...)
Dans la Cité de Dieu, saint Augustin décrit deux cités, la Civitas Dei et la Civitas Hominis, non pas séparées mais entremêlées — « permixtae » — dans une même histoire : elles habitent les mêmes corps, les mêmes institutions, les mêmes familles, et ce qui les distingue tient à l’objet de leur amour, à ce qu’elles placent au-dessus de tout.
À ces deux cités s’en ajoute désormais une troisième, que l’on peut appeler Civitas artificialis. Elle fait irruption dans l’histoire sans citoyenneté déclarée : on ignore encore quels sont ses ordres et ses « amours ». (...)
Cet entremêlement suscite une série de questions : comment interpréter ce que le modèle de langage fait ? Qu’est-ce qui demeure implicite ? Comment décrire ce qui se trouve à l’intérieur de ces systèmes ? Existe-t-il une forme d’« intériorité » — concept que saint Augustin a façonné de manière décisive dans la pensée occidentale — qui puisse y être comprise ?
Ces interrogations ont leur place naturelle à Rome, héritière d’une longue tradition catholique. Elles ont tout autant leur place chez Anthropic, devenue en une année — de mai 2025 à mai 2026 — le laboratoire de référence de l’intelligence artificielle.
La présence d’Olah au Vatican fait ainsi se rejoindre deux manières d’interroger l’intériorité au temps de l’IA : celle de la théologie et celle de l’interprétabilité. (...)
Lire aussi :
– Magnifica Humanitas, texte intégral de l’Encyclique de Léon XIV
Nous publions le texte intégral de la première encyclique consacrée à l’intelligence artificielle et du premier grand texte doctrinal du pontificat du premier pape américain. (...)
– (L’Humanité)
Encyclique de Léon XIV : le pape appelle à « désarmer l’intelligence artificielle » pour protéger la dignité humaine
Dans l’encyclique « Magnifica Humanitas » (Humanité magnifique), un texte de 130 pages à la tonalité profondément sociale, le pape Léon XIV a appelé à « désarmer » l’intelligence artificielle (IA) pour « l’empêcher de dominer l’humain » dans son premier texte majeur dévoilé lundi. (...)
Il s’agit du premier grand texte doctrinal du Vatican consacré à l’intelligence artificielle, qui se concentre principalement sur les risques liés à l’intelligence artificielle générative, à l’automatisation du travail et à la « déshumanisation » engendrée par les algorithmes et la dépendance numérique.
Dans ce texte de 130 pages à la tonalité profondément sociale, le pape américain estime que l’IA « ne peut être considérée comme moralement neutre » et insiste sur le rôle de l’éducation pour apprendre à en maîtriser les risques et sur la nécessité d’un code éthique commun. (...)
« Rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner » (...)
« Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain », souligne le pontife, pour qui « la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste » n’a souvent pour objectif que de « consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres ». (...)
Le pape insiste donc sur la nécessité d’un « nouveau cadre spirituel, éthique et politique » pour réguler ces innovations, un encadrement qui doit aussi prendre en compte le respect de l’environnement.
Une critique de « l’idolâtrie du profit »
Dans Magnifica humanitas, Léon XIV ne nomme pas frontalement le capitalisme, mais en attaque les ressorts. (...)
De « nouvelles formes d’esclavage »
L’encyclique dénonce en particulier « les nouvelles formes d’esclavage » nées pour extraire les ressources nécessaires à l’utilisation de l’IA et appelle à « des solutions technologiques plus durables afin de réduire l’impact sur l’environnement ». (...)
Pour une éthique de l’IA
Depuis son élection il y a un an, le premier pape nord-américain de l’Histoire a multiplié les avertissements face aux dangers de l’IA, notamment son usage dans la sphère militaire. (...)
Une position de référence (...)
En y consacrant une encyclique, le pape envoie un message fort : adressée à l’ensemble des fidèles, elle fixe une position de référence sur des questions sociales, morales, politiques ou théologiques et sert généralement de base à l’enseignement et aux débats à plus long terme.
« Magnifica Humanitas » pourrait trouver un écho comparable à celui de l’encyclique « Laudato Si », manifeste du pape François sur l’écologie intégrale qui avait, dès sa publication en 2015, entraîné une vague de réactions politiques et associatives dans le monde.
Crédit image : Anthropic, Public domain, via Wikimedia Commons